Michel de Pracontal
Journaliste scientifique, j'ai travaillé à Science et Vie, à L'Evénement du Jeudi, et au Nouvel Observateur (de 1990 à 2009). Je suis aussi auteur de plusieurs livres dont le dernier, Kaluchua, vient de paraître au Seuil. Sur twitter: @MicheldePrac.
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Billet de blog 28 oct. 2011

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Journaliste scientifique, j'ai travaillé à Science et Vie, à L'Evénement du Jeudi, et au Nouvel Observateur (de 1990 à 2009). Je suis aussi auteur de plusieurs livres dont le dernier, Kaluchua, vient de paraître au Seuil. Sur twitter: @MicheldePrac.
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Samedi-sciences (16): nos rêves projetés sur un écran

Michel de Pracontal
Journaliste scientifique, j'ai travaillé à Science et Vie, à L'Evénement du Jeudi, et au Nouvel Observateur (de 1990 à 2009). Je suis aussi auteur de plusieurs livres dont le dernier, Kaluchua, vient de paraître au Seuil. Sur twitter: @MicheldePrac.
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Dans le film Inception de Christopher Nolan, Leonardo di Caprio joue le rôle d'un agent très spécial qui dérobe les secrets les plus cachés en s'introduisant dans les rêves de ses victimes. Dans ce film très cérébral, les images rêvées par les personnages sont projetées à l'extérieur et partageables par plusieurs individus ; qui plus est, les rêves sont «scénarisés» par un «architecte» qui détermine à l'avance les paysages oniriques où évoluent les rêveurs. Bien entendu, tout cela est de la science-fiction, un pur jeu de l'esprit, construit avec virtuosité mais sans souci de la réalité.

Pourtant, une équipe de neurologues allemands de l'Institut Max Planck de Munich, dirigée par Martin Dresler, a réussi à construire une expérience qui, de manière certes embryonnaire, reproduit l'idée de départ du scénario délirant d'Inception : un rêve dirigé, contrôlé, dont le contenu peut être « extrait » du cerveau du rêveur et montré sur un écran. Empressons-nous d'indiquer que le rêve «extériorisé» n'est qu'une brève séquence dans laquelle le rêveur exécute un mouvement élémentaire comme serrer les doigts d'une main. Mais même basée sur ce scénario rudimentaire, l'expérience –décrite dans un article de Current Biology­est remarquable : c'est la première fois qu'en utilisant des techniques d'imagerie cérébrale, des scientifiques réussissent à «visualiser» une séquence onirique.

Pour obtenir ce résultat, Martin Dresler et ses collègues ont dû faire appel à des sujets «spéciaux», doués de la capacité de faire régulièrement des «rêves lucides». La particularité d'un rêve lucide est que le sujet a conscience d'être en train de rêver. Beaucoup de personnes sont, de temps à autre, sujettes à cet état bizarre. Mais il est beaucoup plus rare de s'y trouver de manière fréquente. En s'entraînant, certains sujets parviennent à faire des rêves lucides dans lesquels ils sont conscients de leur état de rêveur, mémorisent ce qui se passe, et peuvent effectuer –à l'intérieur du rêve !– des gestes volontaires. Selon la revue Science, qui relate l'expérience de Dresler, «l'entraînement fait appel à des techniques telles qu'écrire ses rêves au réveil, ou s'habituerà se rappeler qu'on est en train de rêver lorsqu'on voit ccertaines images, par exemple une vache volante».

Dresler et ses collègues ont recruté six sujets entraînés à ces techniques, et les ont amenés à faire des rêves dirigés dans lesquels ils doivent serrer les doigts de la main gauche ou de la main droite, le choix étant fixé à l'avance. Cela constitue la première moitié de l'expérience. L'autre moitié consiste à mettre en évidence le rêve dirigé à l'aide de techniques d'imagerie. Les sujets ont été invités à se plonger dans le sommeil et à exécuter leurs rêves dirigés à l'intérieur d'un scaner à résonance magnétique. Pour s'assurer objectivement qu'ils étaient bien en train de rêver, ils ont été équipés d'un dispositif d'électro-encéphalographie permettant de contrôler en continue l'activité électrique de leur cerveau.

Il n'est évidemment pas très facile de s'endormir avec des électrodes dans le cuir chevelu et la tête enfoncé dans un scanner qui produit un bruit à côté duquel le tintamarre d'une machine à laver ressemble au chant d'un rossignol. Malgré ces difficultés, deux des six sujets ont réussi à rêver qu'ils serraient les doigts d'une main, tandis que l'activité de leur cerveau était simultanément enregistrée. Le scanner à IRM a montré que les aires du cerveau activées correspondaient bien à celles qui se mobilisent lorsqu'on effectue le mouvement correspondant.

Plus précisément, pendant la séquence de rêve enregistré, le cortex moteur, la partie du cerveau qui contrôle le mouvement, était actif ; mais une autre aire du cerveau, qui s'active normalement au moment où un sujet prend la décision de faire bouger sa main, restait au repos. Autrement dit, seulement une partie du circuit cérébral du mouvement se met en action pendant que le « rêveur lucide » est soumis à l'expérience. Ce qui est logique, sinon le sujet bougerait réellement sa main, et pas seulement en rêve.

Le fait que le cortex moteur soit impliqué suggère que lorsque nous rêvons, nous ne voyons pas seulement des images : nous effectuons une «action inhibée», si l'on peut dire. En d'autres termes, le cerveau du rêveur mimerait presque toute la séquence cérébrale qui représente l'action, sauf sa réalisation physique. Peut-être est-ce la raison pour laquelle les rêves nous paraissent souvent très réels, et ne sont pas seulement d'étranges films projetés sur l'écran de notre cerveau endormi.

Martin Dresler et ses collègues ne comptent pas en rester là. Ils veulent recruter d'autres sujets, pour voir si leur cerveau produira une réponse similaire à celle des premiers sujets. Ils veulent aussi tenter de visualiser des séquences oniriques plus complexes dans lesquels le rêveur marcherait, parlerait ou effectuerait des actions imaginaires comme voler. Dans ce dernier cas, le mouvement ne peut pas être représenté directement dans le cortex moteur, puisqu'il ne correspond pas à une séquence motrice existante. L'imagerie cérébrale ouvrira-t-elle une nouvelle porte à l'interprétation des songes ? On peut toujours rêver...

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