Michel de Pracontal
Journaliste scientifique, j'ai travaillé à Science et Vie, à L'Evénement du Jeudi, et au Nouvel Observateur (de 1990 à 2009). Je suis aussi auteur de plusieurs livres dont le dernier, Kaluchua, vient de paraître au Seuil. Sur twitter: @MicheldePrac.
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Billet de blog 29 oct. 2016

Samedi-sciences(223): sida, le mythe du « patient zéro » revisité

Une nouvelle étude publiée le 26 octobre dans la revue Nature éclaire les débuts de l’épidémie de sida aux États-Unis et démonte le mythe d’un « patient zéro » qui aurait introduit le virus en Amérique du nord.

Michel de Pracontal
Journaliste scientifique, j'ai travaillé à Science et Vie, à L'Evénement du Jeudi, et au Nouvel Observateur (de 1990 à 2009). Je suis aussi auteur de plusieurs livres dont le dernier, Kaluchua, vient de paraître au Seuil. Sur twitter: @MicheldePrac.
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Une nouvelle étude publiée le 26 octobre dans la revue Nature éclaire les débuts de l’épidémie de sida aux États-Unis et démonte le mythe d’un « patient zéro » qui aurait introduit le virus en Amérique du nord. Dirigée par le biologiste Michael Worobey (université d’Arizona, Tucson) et l’historien Richard McKay (université de Cambridge, Royaume-Uni), l’étude prouve que le VIH, importé des Caraïbes, s’est introduit à New York au début des années 1970, et quelques années plus tard à San Francisco. Originaire d’Afrique, le virus était donc présent aux États-Unis une décennie avant que l’épidémie ne soit identifiée, en juin 1981, par le CDC (Centre de contrôle des maladies) d’Atlanta.

Gaëtan Dugas, le "patient zéro", décédé en 1984 © DR

Le mythe du « patient zéro » a été popularisé par un livre de 1987, devenu un best-seller, And the Band Played On, du journaliste Randy Shilts. L’auteur retrace les débuts de l’épidémie en Amérique du nord et met en scène celui qu’il appelle le patient zéro, Gaëtan Dugas, mort en 1984. Ce steward québécois a été l’un des premiers patients étudiés en détail et a revendiqué des centaines de partenaires sexuels. Shilts met l’accent sur le caractère à ses yeux irresponsable de Dugas, à qui il reproche d’avoir poursuivi sa vie sexuelle débridée, en propageant le virus par sa pratique des rapports non protégés. Cependant, le comportement de Dugas, à l’époque, n’était pas atypique dans le milieu gay, et la culture de la prévention ne s’est développée qu’assez lentement.

Quoi qu’il en soit, le portrait sévère brossé par Randy Shilts est devenu, dans la lecture du grand public, une caricature. Les Américains avaient besoin de trouver un coupable à cette épidémie qui réveillait la peur des grands fléaux du passé, et Gaëtan Dugas faisait l’affaire : il était étranger, du point de vue d’un citoyen des États-Unis, et il avait diffusé sur le territoire américain ce virus venu d’ailleurs. Il est devenu le patient zéro, l’homme qui avait fait entrer le VIH aux USA, même si les scientifiques expliquaient que cette description était simpliste.

Au départ, l’appellation « patient zéro » provient d’une erreur de typographie : en 1982, les chercheurs du CDC ont étudié une série de cas de sarcomes de Kaposi parmi des homosexuels. En commençant par la Californie, ils ont découvert un réseau de 40 hommes sexuellement connectés les uns aux autres  et vivant dans dix villes des États-Unis. Le sarcome de Kaposi est un cancer qui peut être déclenché par le VIH mais, à l’époque, l’on n’était pas encore sûr que l’agent c de ce cancer se transmettait par voie sexuelle. L’étude de ce groupe de 40 a fait progresser la compréhension de l’épidémie. Les chercheurs ont découvert qu’au centre du réseau se trouvait un patient atteint de sarcome de Kaposi et qui ne vivait pas en Californie. Ils lui ont donné le nom de code de patient O pour Outside of California (hors de Californie).

Par un pernicieux glissement de sens, la lettre « O » a été confondue avec le chiffre 0 - en anglais, on dit « O » pour « zéro » - et le patient O est devenu le patient zéro, soit, dans une acception simplifiée, le premier patient du sida aux États-Unis.

Mais l’étude de Michael Worobey et ses collègues montre que le virus du sida était déjà entré aux États-Unis à une époque où Dugas n’était qu’un teenager et n’avait pas d’activité sexuelle susceptible de propager le virus. Les chercheurs ont collecté 2000 échantillons de sérum provenant de cliniques et centres médicaux qui avaient recueillis ces sérums en testant des hommes gays pour l’hépatite B, en 1978 et 1979, explique Sara Reardon dans Nature. En utilisant des techniques assez complexes, Worobey et ses collègues ont pu reconstituer des séquences génétiques complètes du virus pour trois échantillons de San Francisco et cinq de New York.

Le parcours du virus du sida d'Afrique en Amérique du nord, reconstitué par l'équipe de Worobey © Nature

La comparaison des séquences permet de reconstituer le parcours du virus. Elle montre que le VIH est arrivé à New York en 1971-72, provenant de Haiti et des Caraïbes, où il avait été importé d’Afrique vers 1969. À San Francisco, l’épidémie est plus tardive, et s’est développée en 1978, à la suite d’une introduction du virus venu de New York vers 1976. C’est pourtant à San Francisco que l’épidémie a été reconnue pour la première fois, mais le virus était déjà présent en Amérique du nord depuis une décennie.

Et Gaëtan Dugas ? Les chercheurs ont aussi analysé la séquence du virus du « patient zéro ». Ils ont découvert que le steward canadien était en fait porteur d’un virus typique des souches présentes aux Etats-Unis alors que l’épidémie avait déjà « pris », et il n’est donc pas à l’origine de cette épidémie. De plus, sa séquence virale n’est pas très proche de la principale séquence californienne. En conclusion, Dugas, même s’il a contribué à diffuser le virus, n’est pas la clé de l’épidémie nord-américaine. Le virus était là bien avant lui et il n’a pas été introduit par un seul individu, mais par plusieurs passages entre les Antilles et l’Amérique du nord. Il n’y a jamais eu de patient zéro ailleurs que dans un imaginaire avide de désigner un bouc émissaire.

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