Samedi-sciences (174): un nouvel australopithèque cousin de Lucy

Mâchoire supérieure de Australopithecus deyiremeda © Cleveland Museum of Natural History Mâchoire supérieure de Australopithecus deyiremeda © Cleveland Museum of Natural History

Lucy, l’australopithèque de l’Afar, apparue sur la scène scientifique en 1974, a longtemps été la star solitaire de l’anthropologie. Puis la découverte d’autres homininés en Afrique est venue compliquer le tableau des origines du genre humain. Un nouvel australopithèque vient d’être identifié dans l’Afar, en Ethiopie, sur un site appelé Woranso-Mille, à tout juste 35 kilomètres de Hadar, où a été trouvée Lucy.

Le nouveau cousin de Lucy, appelé Australopithecus deyiremeda, a étéexhumé par l’équipe internationale de Yohannes Haile-Selassié, paléoanthropologue au Museum d’histoire naturelle de Cleveland, dans l’Ohio. Les restes fossiles de la nouvelle espèce sont constitués d’une partie de mâchoire supérieure et d’une  mâchoire inférieure avec plusieurs dents, et leur âge est compris entre 3,3 et 3,5 millions d’années. Cette espèce a donc coexisté avec celle de Lucy, Australopithecus afarensis, dont on a découvert toute une série de fossiles s’étalant entre 3,7 et 3 millions d’années avant le présent. Lucy elle-même remonte à 3,2 millions d’années.

La description du nouveau venu est publiée dans l’édition du 28 mai de la revue britannique Nature. L’entrée en scène de ce nouvel australopithèque éthiopien remet en cause la position de Lucy, dont l’espèce a été longtemps le principal prétendant au titre d’ancêtre direct du genre Homo. En fait, la découverte de deux autres espèces d’australopithèques en Afrique, Australopithecus bahrelghazali en 1996 au Tchad (vieux de 3,6 millions d’années) et Kenyapithecus playtops en 2001 au Kenya (3,3- 3,5 millions d’années) avait déjà conduit à l’idée que l’origine du genre humain n’était pas aussi linéaire qu’on l’avait d’abord cru.

Le squelette de Lucy au Museum national d'histoire naturelle © DR Le squelette de Lucy au Museum national d'histoire naturelle © DR

L’hypothèse qui se renforce aujourd’hui est qu’il y a eu une grande diversité d’homininés avant l’émergence du genre Homo, plutôt qu’une diversification d’espèces apparaissant il y a un peu moins de 3 millions d’années, et donnant naissance à la lignée humaine. Il semble que la diversification est en fait antérieure à 3 millions d’années, et remonte aux australopithèques.

Quel est le lien entre A. deyiremeda, le nouveau cousin et voisn de Lucy, et les autres australopithèques ? Il partage des caractères avec K. playtops, l’australopithèque du Kenya, mais également avec A. afarensis. En résumé, il présente des traits communs plus récents avec K. playtops pour les côtés de la mâchoire tandis que le devant de cette mâchoire apparaît plus ancien et plus proche de Lucy (d’après une analyse publiée  par la revue Nature).

Comment deux espèces d’australopithèques ont-elle pu cohabiter dans la même région ? Dans un tel cas de figure, les espèces concurrentes se partagent généralement le territoire en occupant des niches écologiques différentes, ce qui suppose en particulier qu’elles ont des régimes alimentaires différents. Mais on n’a pas encore assez de données pour donner une réponse précise sur la manière dont A. afarensis et A. deryiemada ont pu se répartir les ressources.

Un autre élément à prendre en compte pour comprendre comment cohabitaient les différents homininés est la découverte au Kenya des plus anciens outils de pierre jamais retrouvés, qui remontent à 3,3 millions d’années (lire notre article). Ces outils, retrouvés sur le site de Lomekwi 3, sont proches chronologiquement et géographiquement d’un specimen important de K. playtops, et ce dernier pourrait donc les avoir fabriqués. Sauf que le specimen en question n’est pas complet, et pourrait en fait appartenir à l’espèce A. deryiemada. Dans ce cas, ce serait ce dernier qui aurait façonné les outils et les aurait utilisés pour assurer sa subsistance.

L’apparition des outils de pierre est considérée comme l’un des facteurs-clés qui ont conduit à l’émergence du genre Homo. Il est donc possible que le nouvel australopithèque soit au départ de la lignée humaine. On peut ajouter que c’est aussi dans l’Afar, sur le site de Ledi Geraru, proche de celui où l’on a découvert A. deryiemada, que l’on a découvert récemment une mâchoire semblant appartenir à une espèce intermédiaire entre australopithèque et Homo habilis.

Décidément, il semble que des événements clés pour l’apparition du genre humain se soient joués il y a environ 3 millions d’années dans la région qui est aujourd’hui l’Afar.

 

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