Samedi-sciences (110): Séralini victime du complot de la science mondiale ?

Appliquant le célèbre principe selon lequel une information fausse plus un démenti font deux informations, la revue scientifique Food and Chemical Toxicology  vient d’annoncer qu’elle retirait l’étude de Séralini sur la toxicité d’un maïs OGM de Monsanto parue l’année dernière.

Gilles-Eric Séralini © Reuters/Yves Herman Gilles-Eric Séralini © Reuters/Yves Herman
Appliquant le célèbre principe selon lequel une information fausse plus un démenti font deux informations, la revue scientifique Food and Chemical Toxicology  vient d’annoncer qu’elle retirait l’étude de Séralini sur la toxicité d’un maïs OGM de Monsanto parue l’année dernière. Cette étude, dont la publication avait fait l’objet d’un battage médiatique considérable à l’automne 2012, présentait des rats atteints de tumeurs spectaculaires, dont les photos ont été à la une de tous les journaux.

Après l’annonce de la revue, la riposte de Gilles-Eric Séralini, premier auteur de l’étude, ne s’est pas fait attendre : il a donné une conférence de presse avec la député européenne Corinne Lepage, qui le soutient. Tous deux, sans surprise, ont dénoncé l’emprise du lobby industriel des OGM. « Les pressions pour la dépublication de l’étude du Pr Séralini montrent à quel point l’industrie biotech est en mesure de contrôler la production scientifique elle-même, a déclaré Corinne Lepage. On assiste à une véritable prise de pouvoir des lobbies et c’est extrêmement préoccupant pour nos sociétés. »

Séralini accuse lui aussi les industriels des biotechnologies d’avoir pesé pour faire retirer son étude, et met en cause notamment un toxicologue américain, Richard Goodman, membre du comité éditorial de la revue, qui a travaillé précédemment chez Monsanto. Mais d’après Le Monde, Goodman n’a pas participé à l’expertise ayant conduit au retrait de l’étude. Et ni Gilles-Eric Séralini ni Corinne Lepage n’ont apporté le moindre commencement de preuve d’une intervention de Monsanto ou d’un autre industriel à propos des travaux du professeur de Caen.

Il est certain que l’étude de Séralini, qui a valu à son auteur d’être auditionné à l’Assemblée nationale (lire notre article ici), a exaspéré le milieu scientifique. Elle a déclenché une avalanche de critiques, en France et dans le monde. Elle a été réfutée par six académies nationales en France, par le HCB (Haut comité des biotechnologies) et par l’Anses (Agence nationale de sécurité alimentaire), ainsi que par de nombreux organismes étrangers, notamment l’EFSA (Agence européenne de sécurité alimentaire), ses équivalents néo-zélandais et australien, ou encore l’Université technique du Danemark, l’Institut flamand de biotechnologie, l’ESTP (European Society of toxicologic pathology, une association européenne des vétérinaires pathologistes), etc. Sans compter les réactions individuelles  de dizaines de spécialistes internationaux.

Pour Séralini et ses supporters, il va de soi que toutes ces critiques ne peuvent émaner que de suppôts de l’industrie, et il n’est pas imaginable que l’étude soit attaquée tout simplement pour sa piètre qualité scientifique. Le monde de la recherche vu par Gilles-Eric Séralini et Corinne Lepage se divise en deux catégories : ceux qui croient que l’étude parue en 2012 a démontré que le maïs NK 603 donnait le cancer et ceux qui sont achetés par Monsanto. Faut-il croire qu’un complot de la science mondiale, vendue à l’industrie des OGM, veut à tout prix interdire toute recherche « indépendante » sur le sujet ?

Il est permis d’en douter. Pour autant, la position de Food and Chemical Toxicology est assez difficile à suivre. Après avoir publié plus d’une dizaine de réactions à l’étude, ainsi que la réponse détaillée de Séralini à ses critiques, la revue a décidé de dépublier l’article initial (accessible ici). Son directeur, Wallace Hayes, a adressé le 19 novembre une lettre à Séralini lui demandant de retirer lui-même son article, en l’avertissant que faute d’accéder à cette demande, la revue effectuerait elle-même le retrait. Et remplacerait l’article par un communiqué. Séralini ayant refusé, les éditions Elsevier ont publié le 28 novembre un communiqué annonçant la rétraction de l’article (à lire en anglais ici).

Wallace Hayes indique dans ce communiqué qu’il a consacré beaucoup de temps à analyser l’article et les données brutes sur lesquelles s’appuient les résultats, qui lui ont été communiquées par l’équipe de Séralini. Il salue à cet égard la coopération du professeur de Caen. Il souligne aussi qu’il n’a trouvé « aucune preuve de fraude ni de représentation trompeuse des données. »

Après ces politesses, Hayes en vient à l’argument principal : les groupes de rats étudiés sont trop peu nombreux, et la souche choisie, les rats Sprague-Dawley, est encline à faire des tumeurs ; par conséquent, les résultats ne sont pas probants, car ils peuvent traduire une variation due au seul hasard plutôt qu’un effet réel du maïs transgénique. Au total, juge Hayes, « les résultats présentés, s’ils ne sont pas incorrects, ne sont pas concluants, et par conséquent n’atteignent pas le seuil de publication dans Food and Chemical Toxicology ».

Le moins qu’on puisse dire, c’est que le directeur de Food and Chemical Toxicology n’a pas fait une grande découverte : l’objection du petit nombre et des tumeurs « naturelles » a été formulée dès la parution de l’article, et elle était exposée notamment dans le premier article que Mediapart a consacré à l’étude Séralini (à lire ici).

Fallait-il attendre un an pour retirer l’article sur la base d’une critique qui pouvait être formulée en un quart d’heure par un spécialiste du domaine ? Et sans apporter aucun élément nouveau ? S’il n’est pas rare qu’un article scientifique fasse l’objet d’une rétraction, souvent à l’initiative des auteurs eux-mêmes, cette procédure est généralement associée à une fraude, une manipulation de données ou une erreur grave. Il semble moins justifié de dépublier un article simplement parce qu’on le juge de mauvaise qualité.

A cet égard, le commentaire de Retraction Watch, site spécialisé dans l’analyse des cas de rétraction d’articles scientifiques, ne manque pas de sel : « Notre lecture est que Hayes dit, pour l’essentiel, que le papier ne correspond pas aux critères habituels de rétraction, mais qu’il n’aurait pas dû être publié au départ. Ce choix va probablement être très controversé, et il sera intéressant de suivre les réactions de la communauté scientifique. »

Intéressant, en effet. Si l’article ne satisfaisait pas aux critères de qualité de la revue, pourquoi l’avoir publié ? Wallace Hayes donne l’impression de vouloir « rattraper le coup », après une erreur initiale de la revue. Il ne fait pas de doute que scientifiquement, l’article de Séralini est d’une qualité très médiocre. Mais cette rétraction mal argumentée offre à Séralini une occasion supplémentaire de stigmatiser le complot de la « science officielle » vendue à Monsanto… Ce n’était sans doute pas le but recherché.  

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