Bien sûr, chacun fera ce qu’il veut dimanche 7 mai, en son âme et conscience, et c’est tant mieux. En France, nous avons cette chance, ce précieux privilège de pouvoir choisir. Certains parmi vous, parfois des proches, font savoir qu’ils n’iront pas aux urnes, ou qu’ils voteront blanc, ou alors nul. J’ai écouté. Sans morgue ni arrogance, mais sans états d’âme non plus, je voudrais vous dire deux ou trois choses.

Le risque de voir Le Pen élue présidente de la République existe, il est là, juste devant nous. Les électeurs du FN iront voter en masse, eux. En ce qui me concerne, je ne jouerai pas à la roulette russe en laissant à d’autres le soin de voter contre l’extrême-droite (pas plus qu’il ne me viendrait à l’idée d’essayer de conduire une voiture les yeux fermés et à contre-sens). Je ne veux pas connaître ce petit frisson là, qui revient à mettre nos libertés et nos droits en danger au prétexte qu’ils n’ont pas assez été respectés ces dernières années, entre crise économique et terrorisme, ou que l’élection serait déjà jouée. Non, rien n’est sûr. Les sondages peuvent se « trumper », et le pire est tout à fait possible. Nous ne sommes plus en 2002.

Non les amis, un centriste et un fasciste, ce n’est pas la même chose. L’histoire nous l’enseigne. L’extrême-droite, même relookée et maquillée, n’est pas républicaine et ne défend pas les plus faibles. Il est douloureux de la chasser, une fois qu'elle est arrivée au pouvoir. Or aujourd’hui, le programme du FN est bien un programme néo-fasciste ou post-fasciste. Moralement indéfendables, la préférence nationale et le protectionnisme absolu ne résoudraient de toutes façons pas les inégalités, et ne sauveraient pas miraculeusement les chômeurs, les précaires, les ouvriers, les paysans, les PME et les indépendants. En ce qui me concerne, c'est un principe, je ne veux pas que la discrimination soit inscrite dans la Constitution. Je ne veux pas de préférence nationale. Le pays dans lequel je veux vivre, ce n’est pas celui de Dupont Lajoie ni de Lacombe Lucien. Je préfère le droit à la force, l’égalité à l’ordre, la culture au folklore et l’échange au repli.

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Oui, il se trouve que je suis un vieux mâle blanc, né en France. J’ai la chance d’avoir un travail et des papiers en règle, on me contrôle très rarement dans le métro, mais j’aurais tout aussi bien pu naître en Syrie, au Mali, en Afghanistan ou au Sri-Lanka. Je ne veux pas que demain, l’on différencie et que l’on trie toujours plus les personnes en fonction de leur état-civil, leur couleur de peau, leur religion, leur tenue, leur orientation sexuelle, leur appartenance syndicale ou leurs opinions. Je ne veux pas qu'on harcèle une partie des gens vivant dans ce pays pour en contenter quelques uns dont le seul mérite serait la naissance.

Je ne veux pas que l’on réhabilite Pétain, Mussolini, Franco, Salazar, Videla et Pinochet, et que l’on discute des mérites de la colonisation et de l’apartheid dans les manuels scolaires. Je ne veux pas d’antisémites, de négationnistes, de racistes, de xénophobes, d’islamophobes, d’homophobes ni de franchouillards souverainistes aux plus hautes fonctions de l’Etat.

Je ne veux pas qu’un pouvoir d’extrême-droite mette la justice au pas, ne serait-ce que parce que plusieurs enquêtes judiciaires visent actuellement les finances du FN et de ses dirigeants. Notre régime présidentiel permettrait à Le Pen de nommer ses ministres, ses procureurs, ses préfets, ses directeurs d’administration centrale, ses généraux, ses commissaires, ses hauts fonctionnaires, et ses sbires laudateurs dans l’audiovisuel public.

Je n’attendrai pas les législatives pour voter. Je ne crois pas aux chances de succès d’un éventuel troisième tour social ou d’une hypothétique insurrection populaire si Le Pen venait à être élue. Rien n’empêcherait le pouvoir FN d’envoyer l’armée dans les cités, et de faire réprimer les manifs avec plus de férocité qu’aujourd’hui. Je ne veux pas que l’on tue encore d’autres Adama Traoré et Rémi Fraisse. Je ne veux pas de couvre-feu. Ni de referendum sur la peine de mort ou le mariage pour tous.

Chacun fera ce qu’il veut, le 7 mai. Sans être un admirateur de Macron, ni un adorateur de la mondialisation ou un suppôt de la finance, en ce qui me concerne, j’irai voter contre le FN. Simplement pour que le 8 mai, nous vivions encore dans une démocratie, et que nous puissions tenter de la rendre plus égalitaire et fraternelle.

Le programme du FN est analysé et décrypté ici.

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