L'exploit de Mario Draghi

Les marchés financiers ne craignent rien, sinon qu’une politique de relance nuise aux rentes et qu’une politique d’austérité précipite la récession. Est-il donc impossible de les rassurer ? Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne semble pourtant y être parvenu. Une prouesse qui donne le frisson.

Les marchés financiers ne craignent rien, sinon qu’une politique de relance nuise aux rentes et qu’une politique d’austérité précipite la récession. Est-il donc impossible de les rassurer ? Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne semble pourtant y être parvenu. Une prouesse qui donne le frisson.

Attendue depuis plusieurs semaines, la nouvelle est tombée le 6 septembre 2012 : la Banque centrale européenne (BCE) consent désormais à racheter sur le marché secondaire une quantité potentiellement illimitée d’obligations émises par les États membres qui, en contrepartie, s’engagent à pérenniser la rigueur budgétaire. Le soir même, les marchés financiers ont manifesté leur gratitude. C’est qu’en une seule annonce, Mario Draghi est parvenu à délivrer les brasseurs de capitaux des craintes symétriques que leur inspirent l’allègement et le maintien des plans d’austérité imposés aux pays européens les plus endettés.

La première de ces deux inquiétudes renvoie aux événements de 2008 : elle procède du traumatisme que les menaces proférées à leur encontre ont alors infligé aux investisseurs.  À l’époque, les chefs d’État et de gouvernement des pays développés proclamaient que la crise des subprimes marquait la fin du règne de la « finance folle ». Outre le retour des réglementations d’antan – relatives à la séparation des activités bancaires, à la gestion des risques et à la circulation des capitaux –, d’aucuns allaient même jusqu’à promettre l’édification d’un mode de développement plus soucieux de la préservation et de la juste répartition des ressources que de la rentabilité immédiate des placements.

Effrayées par de telles perspectives, les institutions financières ont d’abord rongé leur frein – le temps d’être renflouées par les pouvoirs publics – avant de se lancer dans une vaste campagne de dissuasion. Rappelant aux gouvernants fanfarons que le bouclage de leurs propres budgets dépendait du bon vouloir des prêteurs – puisque depuis un quart de siècle, les pays développés empruntent sur les marchés de quoi financer leurs dépenses tout en maintenant une fiscalité « attractive » –, elles les ont rapidement convaincus de remiser leurs ambitieux projets pour se consacrer à la réduction des déficits publics. À la réforme annoncée du système d’allocation du crédit se sont donc substitués les plans de rigueur destinés à assurer sa restauration à l’identique.

Reste que l’efficacité du rappel à l’ordre lancé par les bailleurs de fonds les a bientôt emplis d’une nouvelle inquiétude. Constatant l’empressement des gouvernements européens à satisfaire leurs exigences, les marchés se sont aussitôt laissés gagner par la crainte de la récession qu’entraîne nécessairement la baisse des dépenses publiques et de la consommation privée. Bien que destinée à conjurer l’éventualité d’une sortie de crise plus favorable à la demande des classes salariées qu’à la valeur des portefeuilles, la spéculation contre les bons du Trésor des pays d’Europe du Sud n’a donc pas cessé avec le succès de cette opération. Au contraire, les conséquences de la discipline qu’ils ont réussi à imposer aux États ont incité les spéculateurs à redoubler de défiance.

En dépit de son talent, Mario Draghi est incapable de favoriser simultanément l’austérité budgétaire et la reprise de l’activité : à l’impossible, nul n’est tenu. Mais il n’en a pas moins répondu aux angoisses contradictoires des investisseurs : car à défaut d’épargner l’incidence récessive des politiques de rigueur aux peuples européens, il a trouvé le moyen d’en protéger les détenteurs d’obligations d’État. Celles-ci, grâce au soutien de la BCE, redeviendront des titres dignes des meilleurs portefeuilles, à condition que les pouvoirs publics qui les ont émises s’engagent à ne pas user des emprunts à taux raisonnables qu’ils seront habilités à contracter pour améliorer le sort de leurs administrés les plus modestes. Remarquable en elle-même, la prouesse réalisée par l’ancien cadre de Goldman Sachs est plus impressionnante encore si on la rapporte aux déclarations des gouvernants de 2008 : tandis qu’il y a quatre ans à peine, il s’agissait de prémunir l’emploi et le pouvoir d’achat des gens ordinaires contre l’hybris des financiers, le bon docteur Draghi promet aujourd’hui d’immuniser les titres obligataires contre les conséquences de l’appauvrissement infligé à tous ceux qui ne sont pas susceptibles de les détenir.

Sans doute est-il permis de nourrir des doutes sur l’efficacité réelle de la mesure annoncée le 6 septembre dernier. Outre l’incertitude qui plane à la fois sur le seuil au-delà duquel la BCE décidera d’intervenir et sur l’ampleur véritable des rachats, le scepticisme, notamment en Allemagne, porte essentiellement sur la conditionnalité imposée aux États : ne faut-il pas redouter que certains dirigeants préfèrent renoncer à l’assistance de la banque de Francfort plutôt que de soumettre leurs administrés aux réformes qu’elle implique – ou, pis encore, qu’ils se soustraient à leurs engagements après avoir obtenu le rachat de leurs bons du Trésor ?

Toutefois, davantage que le possible échec du dispositif mis en place par Mario Draghi, on suggèrera que ce sont les effets de son éventuelle réussite qui méritent d’être appréhendés. Car une mesure apte à dissocier l’évaluation de la dette souveraine d’un pays de la détérioration des conditions d’existence d’une bonne part de sa population permet à la segmentation de l’Union européenne de franchir un nouveau palier. Propice au renforcement de la complémentarité entre l’Europe prospère des entreprises exportatrices et l’Europe utile formée par ses clients – puisque c’est à assurer la solvabilité de la seconde que serviront les emprunts garantis par la BCE – elle protège également leur couple contre les revendications importunes de l’Europe inemployable – puisque la BCE fait dépendre ses largesses de la poursuite des politiques qui abandonnent les pauvres à leur sort.

Les partisans d’une telle évolution doivent-ils néanmoins s’alarmer du fardeau que le nombre croissant des individus inutilisables pourrait représenter pour les finances publiques des États européens ? On imagine qu’une fois ses membres engagés dans la voie tracée par Mario Draghi, le nouveau défi de l’UE consistera à trouver les techniques et les justifications requises pour priver ces populations à risque d’une indemnisation peu compatible avec l’attractivité de la zone où ils résident. De l’incitation au suicide avant licenciement – domaine où certaines entreprises françaises ont acquis un savoir faire indéniable – à la multiplication des motifs de suspension de l’allocation chômage, les moyens d’aligner l’assistance sociale sur l’offre d’emplois ne manquent pas. Demain comme aujourd’hui, tout sera affaire d’astuce et d’audace.

Soucieux de demeurer dans l’orbe de son mandat, Mario Draghi s’est bien gardé d’évoquer les perspectives ouvertes par la générosité conditionnelle qui caractérise désormais la politique de la BCE. Force est toutefois de reconnaître que les commentateurs avisés de la chose financière ne se sont pas davantage penchés sur les implications économiques et sociales des nouvelles modalités de rachat des dettes souveraines. Bien plus, c’est avant tout parmi les avocats « progressistes » d’une conciliation entre gestion rigoureuse et quête de croissance que les propos du banquier italien ont reçu le meilleur accueil. Avec des critiques aussi peu vigilants, le néolibéralisme européen n’a pas besoin d’admirateurs béats pour aborder sereinement l’avenir.

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