Europe: le retour de la politique du pire

Aux dires des dirigeants d'Athènes, les créanciers européens de la Grèce ne se rendraient pas compte que leur intransigeance fait le jeu des nazis d'Aube dorée. Il n'y a pourtant pas lieu de les accuser de distraction ou de négligence. 

Aux dires des dirigeants d'Athènes, les créanciers européens de la Grèce ne se rendraient pas compte que leur intransigeance fait le jeu des nazis d'Aube dorée. Il n'y a pourtant pas lieu de les accuser de distraction ou de négligence.

 

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Lors de ses apparitions publiques, Yanis Varoufakis ne manque jamais de répéter que les politiques d’austérité infligées à son pays font le lit d’Aube dorée, un parti dont il précise qu’il n’est ni post ni même néonazi, mais nazi tout court. Pour le ministre des finances du gouvernement d’Alexis Tsipras, ce seul argument devrait faire réfléchir les partenaires européens de la Grèce – et tout particulièrement les autorités allemandes, dont il n’imagine pas qu’elles puissent s’accommoder d’une résurgence du nazisme, même hors de leurs frontières.

Que par fidélité aux pères fondateurs de la RFA, les dirigeants de Berlin subordonnent le respect de la souveraineté populaire à celui des règles de droit, Varoufakis peut le comprendre : à défaut de partager leur point de vue, il reconnaît que le gouvernement dont il fait partie est concurremment tributaire du mandat conféré par ses électeurs et des accords intergouvernementaux signés par ses prédécesseurs. Mais que des dispositions relatives à la résorption du déficit budgétaire d’un État puissent prévaloir au point de ranimer les monstres dont les promoteurs initiaux de l’ « économie sociale de marché » se présentaient comme les fossoyeurs les plus efficaces, voilà qui, à ses yeux, devrait convaincre les lointains héritiers de Konrad Adenauer d’ajuster leurs requêtes aux fins qu’ils affirment poursuivre.

Aussi le ministre grec s’obstine-t-il à gager qu’en raison de leur détermination à conjurer le réveil de la « bête immonde », les pilotes allemands de l’Union européenne finiront par accepter le compromis raisonnable qu’Athènes leur soumet – à savoir un aménagement du rythme et du volume des remboursements de la dette grecque qui conjugue le souci d’honorer les engagements pris par les dirigeants antérieurs avec celui d’assurer la reprise immédiate de l’activité économique. Car faute d’enrayer la crise humanitaire qui frappe aujourd’hui la Grèce, nul ne peut douter que les miliciens d’Aube dorée sauront tirer parti de la misère et du désarroi de la population pour postuler à la succession de la majorité actuelle.

En dépit du bienfondé de sa mise en garde – si tant est que « plus jamais ça » demeure l’injonction dont la construction européenne tire sa légitimité – Varoufakis ne peut que constater la fin de non recevoir qui lui est opposée. On peut même avancer que s’il est aujourd’hui la « bête noire » des négociateurs mandatés par les institutions naguère connues sous le nom de troïka, ce n’est pas tant en raison de l’intransigeance ou de l’arrogance dont le taxent volontiers les publicistes de l’UE, mais plutôt à cause de ses inlassables professions de foi dans la mission démocratique de l’Europe.

Faut-il alors comprendre que, du côté de la CE, de la BCE et du FMI, l’ancien professeur d’économie à l’université d’Austin fait les frais d’un déni des conséquences sociales, et à terme politiques, de mesures telles que les coupes claires dans le budget des retraites ou l’augmentation de la TVA sur les médicaments et l’électricité ? Subit-il les foudres des Wolfgang Schaüble, Jeroen Dijsselbloem, Mario Draghi et autres Jean-Claude Juncker parce qu’en les appelant à concilier leurs exigences avec les principes qu’ils revendiquent, il les empêche de s’aveugler à bon compte sur leurs contradictions ?

On soutiendra qu’il n’en est rien. Sans doute la propension de Varoufakis à invoquer une Europe dressée contre le fascisme alimente-t-elle l’irritation qu’il suscite. Reste que ses détracteurs ne peuvent en aucun cas être taxés de cécité. Loin d’occulter l’incidence de l’austérité sur l’évolution du champ politique, ils sont en effet d’autant plus conscients de leur propre contribution à l’essor des extrêmes droites qu’ils y puisent une forme d’assurance contre la désaffection de leur électorat.

Les orientations actuelles de la construction européenne – qu’il s’agisse de la libre circulation des capitaux, de la flexibilisation corrélative du marché de l’emploi ou de l’affectation prioritaire des recettes publiques au renflouement des institutions financières – sont en effet vouées à générer une insatisfaction croissante. Leurs maîtres d’œuvre ont beau prétendre que les sacrifices qu’ils réclament relèvent d’un effort temporaire de « redressement » des comptes et des échines, ils savent bien que dans un monde où le succès consiste à attirer les investisseurs, il ne sera jamais possible de renoncer aux annonces susceptibles de les émoustiller – soit de cesser d’annoncer que le coût du travail va baisser, que les dépenses publiques seront réduites et que l’imposition du capital sera allégée. Lucides, les dirigeants européens comprennent donc que la précarisation des conditions d’existence qui résulte de leur conception de la « compétitivité » se traduira par une détérioration continue de leur propre popularité.

Également déterminés à ne pas changer de cap et à conserver le pouvoir, ils se donnent alors pour tâche d’infléchir la colère qu’ils provoquent dans le sens le moins défavorable à leur double préoccupation. Or, de toutes les manifestations de mécontentement qui peuvent être imputées aux « réformes structurelles » dont ils exigent l’application, Schaüble, Juncker, Draghi et consorts estiment que le souverainisme xénophobe est l’exutoire le plus propice à la pérennité de leur programme. Favoriser le succès des promoteurs du ressentiment national – au détriment des autres sensibilités réfractaires à leur politique – va par conséquent figurer au cœur des objectifs qu’ils poursuivent.

Non pas que les responsables européens éprouvent de la sympathie pour les mouvements dont ils s’emploient à renforcer l’influence. Nombre d’entre eux, c’est vrai, n’hésitent plus à parler d’immigration ou d’Islam dans les mêmes termes que leurs rivaux d’extrême droite. Toutefois, le protectionnisme économique auquel adhèrent souvent les champions des souches menacées, ainsi que leurs manières un peu frustes, interdisent encore de les accueillir dans le sérail des gens fréquentables. S’il convient néanmoins de les aider à se renforcer, ce n’est donc pas en vue de s’allier formellement avec eux, mais plutôt pour leur permettre de devenir les seuls opposants sérieux au bloc constitué par les partis conservateurs, libéraux et sociaux-démocrates.

Au sein des instances dirigeantes de l’UE, les diverses composantes de la réaction nationaliste sont perçues comme des adversaires de prédilection à un double titre : parce que la cohérence apparente de leur programme – protéger les frontières des capitaux, des marchandises et des hommes qui menacent la nation – leur donne les moyens de ratisser assez largement pour étouffer les autres foyers d’opposition, mais aussi parce que l’aversion et les inquiétudes qu’elles soulèvent les empêchent encore d’obtenir la confiance d’une majorité de votants. Autrement dit, dans un espace politique partagé entre l’union des « réformateurs structurels » et le rassemblement des réactionnaires xénophobes, les premiers peuvent raisonnablement espérer que les craintes suscitées par les seconds suffiront à les maintenir aux affaires.

L’attitude des interlocuteurs du gouvernement grec montre bien comment s’exerce leur préférence pour l’extrême droite : depuis des mois, Alexis Tsipras est certes invité à faire des propositions, mais celles-ci sont systématiquement jugées insuffisantes – à l’aune de ce qu’aurait sans doute accepté son prédécesseur et rival malheureux, Antonis Samaras. La manœuvre vise à montrer au public européen que ses représentants institutionnels sont à la fois fermes et ouverts à la négociation, mais surtout à signifier au peuple grec que l’intransigeance de leur premier ministre est aussi inefficace qu’irresponsable – puisque s’obstinant en vain, il fait perdre un temps précieux à son pays.

En dernier ressort, il s’agit de soumettre les parlementaires de Syriza à l’alternative suivante : soit ils finissent par se rendre à la raison de leurs « partenaires », de sorte que, la déception aidant, tant les conservateurs de Nouvelle Démocratie que les nazis d’Aube Dorée auront tôt fait de les supplanter – les premiers en raison  de leur réalisme, les seconds au nom de leur radicalité sans faille; soit ils persévèrent dans le maintien de leurs « lignes rouges », mais il leur faudra alors assumer d’avoir fait expulser la Grèce de la zone euro – ce qui, à défaut de se révéler aussi peu coûteux pour l’Europe que le prétend Wolfgang Schaüble, aura au moins pour mérite de mettre en garde les autres peuples qui songeraient à exprimer leur désarroi autrement qu’en gonflant les rangs des partis xénophobes.

La politique du pire que pratiquent les instances européennes et le FMI n’est assurément pas inédite : au tournant des années 1930, les élites allemandes gageaient en effet que favoriser la montée en puissance du parti national-socialiste conjurerait l’emprise des communistes sur les salariés sans pour autant détruire l’ordre libéral. Toutefois comparée à ce précédent – dont, à l’instar de Varoufakis, on aurait pu croire la résurgence impossible – la stratégie actuelle des gouvernants de l’UE apporte deux innovations importantes.

D’une part, à la différence de leurs prédécesseurs d’avant guerre, les dirigeants allemands d’aujourd’hui ne jouent plus avec le feu dans leur propre pays. Moins complaisants que bien d’autres gouvernants européens à l’égard de leurs droites extrêmes – des islamophobes de Pegida aux eurosceptiques de l’Alliance pour l’Allemagne – Angela Merkel et son ministre des finances s’ingénient en quelque sorte à délocaliser la production du ressentiment: forts de la popularité inentamée de la chancelière, et plus généralement de la grande coalition au pouvoir à Berlin, ils estiment que seules les nations en proie à un rejet violent de l’austérité ont besoin d’être dotées de formations réactionnaires et xénophobes suffisamment puissantes pour drainer la colère de leur côté.

D’autre part, dans les pays où une gauche digne de ce nom est parvenue à capter l’antipathie dont les politiques européennes font l’objet, les édiles européens s’emploient à contrarier son essor en l’entraînant sur la pente du souverainisme. Tel est en effet l’autre versant du piège tendu à la Grèce : en poussant ses dirigeants, par une succession de gestes chaque jour plus humiliants, d’abord à faire défaut et ensuite à sortir de la zone euro, il s’agit de faire basculer Syriza du côté de son aile jusqu’ici minoritaire – celle dont les figures de proue militent depuis le premier jour pour un « Grexit » souverain.

Partisan le plus résolu de cette démarche – dont il préfère négliger les risques pour le système financier international – Schaüble spécule sur l’effet dissuasif que le sort de la Grèce revenue à la drachme produira sur les populations rétives à sa vision du monde. Davantage encore que l’impact social des faillites bancaires et des rationnements imposés à une population soudain privée de produits importés, c’est l’évolution politique d’un gouvernement contraint de contrôler étroitement l’épargne et la consommation de ses administrés qui lui semble la mieux à même de ternir rapidement la réputation d’audace et de générosité dont jouit Syriza.

En outre, une fois privée des prêts de la BCE et du FMI, la Grèce n’aura d’autre option que de se tourner vers la Russie de Vladimir Poutine. Or, pour qui souhaite démontrer qu’il n’y pas d’alternative sympathique à l’Europe néolibérale, comment ne pas rêver qu’une fois dépendants d’un régime nationaliste, autoritaire et clientéliste – régime au demeurant dont nombre de formations d’extrême droite européennes ont fait leur modèle et leur sponsor – Tsipras et ses amis en viennent, un jour ou l’autre, à lui emprunter certaines de ses techniques de gouvernement – restrictions des libertés d’une presse jugée aux mains des traîtres à la nation, distribution de prébendes à des hommes sûrs, sainte alliance avec l’église et certains oligarques… ? Jusqu’ici, le bilan de Syriza est certes totalement exempt de ce type de compromissions – malgré son partenariat avec le très droitier parti des Grecs indépendants. Mais une fois prisonnières de leur tête-à-tête avec leur parrain russe, les autorités d’Athènes seront-elles encore en mesure d’être la balise dont les gauches européennes ont besoin ?

Dans l’entre-deux-guerres, la politique européenne du pire s’est soldée par un effroyable échec. L’histoire ne se répétant jamais à l’identique, elle a aujourd’hui de bonnes chances d’être couronnée de succès – ce dont il n’y a pas plus lieu de se réjouir. Si les autorités d’Athènes finissent pas se soumettre aux diktats des institutions et des gouvernements coalisés contre elles, ou si l’état d’urgence consécutif à leur sortie de l’euro les amène à verser dans le despotisme et le clientélisme, l’amertume qui gagnera leurs partisans dans toute l’Europe risque de compromettre l’avenir électoral des émules de Syriza, à commencer par Podemos en Espagne.

Dès lors, conformément aux vœux des dirigeants européens, l’espace politique ne se divisera plus qu’entre les tenants du statu quo et les agitateurs du ressentiment national, et les premiers pourront continuer à user des seconds comme d’un repoussoir pour garder les commandes de l’union. En outre, il n’est pas exclu que, lassés d’être cantonnés à la lisière du pouvoir, les partis d’extrême droite s’ « adoucissent » au point d’accepter des compromis : pour quelques portefeuilles ministériels, ils consentiront à en rabattre sur leurs exigences en matière de protectionnisme économique, pour peu que leurs nouveaux partenaires s’engagent à redoubler d’efforts pour faire face au « péril migratoire » et à la « crise identitaire » de l’Europe blanche et chrétienne.

Le pire n’est certes jamais sûr : ainsi, à la différence de Wolfgang Schaüble,  les analystes de Goldman Sachs – établissement qui connaît bien l’État grec pour l’avoir aidé à maquiller ses comptes avant de spéculer contre lui – se montrent très inquiets des répercussions d’un Grexit. Si la sollicitude envers le peuple hellène n’entre guère dans les préoccupations qu’ils formulent, force est d’admettre qu’un avis émanant de la célèbre banque ne compte pas pour rien dans une joute où l’efficacité de chaque passe d’armes se mesure à l’effet qu’elle produit sur les investisseurs.

Par ailleurs, les récentes élections municipales en Espagne ont montré qu’en dépit des nuages qui s’amoncellent au-dessus de la Grèce, les Madrilènes et les Barcelonais ont donné la victoire à des « convergences » citoyennes dont les ambitions et la manière d’envisager l’art de gouverner dessinent l’alternative la plus prometteuse à l’étau dans lequel les institutions européennes  entendent enfermer leurs administrés. Cependant, pas plus que les mises en garde lancées par de sulfureux banquiers, les succès remportés par des hirondelles qui ont pour nom Manuela Carmena et Ada Colau n’autorisent à annoncer l’arrivée du printemps. Car en l’état, c’est bien l’avancée inexorable d’un hiver rigoureux que les artisans de la politique du pire promettent à l’Europe.

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