D'un exit l'autre: Wolfgang Schäuble et la libération de l'Allemagne

 

Sadisme allemand, lâcheté française : au lendemain de la signature du préaccord entre la Grèce et ses « partenaires », l’Europe arborait un air de déjà vu. Tandis qu’Angela Merkel constatait avec satisfaction que nul n’a désormais l’audace de la défier, François Hollande se réjouissait à la fois d’avoir aidé les Grecs à se rendre et, rétrospectivement, de s’être abstenu de résister pour son compte au lendemain de son élection: car en renonçant d’emblée à toute tentative de renégociation du traité de Lisbonne, n’avait-il pas épargné à ses concitoyens les cinq mois de faux espoirs soulevés par Alexis Tsipras?

 

Que Berlin exerce aujourd’hui son empire, sinon sur l’Union européenne du moins sur la zone euro, est un fait peu contestable. Les pitoyables dénégations de Manuel Valls affectant de s’enthousiasmer sur « l’indestructible couple franco-allemand » en fournissent la confirmation la plus sûre. Reste que la nature du nouvel imperium germanique mérite d’être analysée avec précision : n’en déplaise aux culturalistes, tous les « reich » ne se ressemblent pas, et celui qui s’annonce est insolite à plus d’un égard.

 

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S’exprimant au micro de la radio australienne ABC, Yanis Varoufakis a livré de précieuses indications sur le projet dans lequel s’inscrit la reddition d’Alexis Tspiras. Selon lui, de tous les dirigeants de l’Eurogroupe, seul Wolfgang Schäuble mérite le respect dû aux visionnaires: là où ses collègues tâtonnent ou se méprennent sur le sens de leurs actions, le ministre des finances allemand œuvre avec patience et détermination à la constitution d’une entité inédite : aussi fédérale que possible, déployée autour de l’Allemagne et de son hinterland utile – Pologne, Slovaquie, Finlande, pays Baltes –, l’Europe selon ses vœux ne doit intégrer que des peuples aptes et disposés à assimiler les règles fixées par Berlin.

 

Telle est la raison pour laquelle le bon docteur Schäuble entend poursuivre ses efforts jusqu’à l’éviction définitive de la Grèce. Certain que les conditions du sursis octroyé à Athènes s’avèreront proprement insupportables au bout de quelques mois, il se donne le temps de démontrer aux dirigeants français, italiens et espagnols qu’il ne suffit même pas de se soumettre pour ne pas être démis : quiconque croit pouvoir renâcler finira tôt ou tard pas en payer le prix fort.

 

Si autoritaire soit-elle, cette manière de procéder confirme ce qu’écrivait Ulrich Beck à propos de l’« Europe allemande », à savoir que celle-ci est davantage portée sur l’exclusion que sur l’annexion: loin de vouloir asservir ses voisins à tout prix, l’Allemagne selon les vœux de Wolfgang Schäuble se borne en effet à recruter des nations volontaires, ou tout au moins dirigées par des responsables taillés dans même moule que ses propres gouvernants. Autrement dit, seuls les hommes et les femmes auxquels le spectacle de comptes publics en équilibre procure une réelle jouissance ont véritablement leur place dans l’union européenne façonnée par Berlin.

 

 Il ne s’agit certes pas d’inciter les gens à se libérer d’une dette par définition inexpiable – non tant à cause du péché originel, ou parce qu’en allemand le mot Schuld signifie à la fois dette et faute, qu’en raison de l’inféodation des gouvernants à des pourvoyeurs de crédit soucieux de préserver leur unique gagne-pain. Conscients qu’il ne leur appartient pas d’honorer leurs obligations une fois pour toutes, les peuples dignes de demeurer dans l’Union « schaüblienne » sont plutôt ceux qui n’ont de cesse de demeurer honorables aux yeux de leurs créanciers. Ainsi retirent-ils une fierté patriotique de la flexibilisation du marché de l’emploi, de la réduction des budgets sociaux et de la privatisation des services publics, dès lors que de telles mesures contribuent à entretenir la confiance des prêteurs. Car ces derniers sont les garants de la rentabilité d’une épargne qui doit être tenue pour l’état liquide de la vertu.

 

Fondé sur ce qu’Adam Smith appelait un « sentiment moral », le nouvel empire germanique est a priori étranger au nationalisme – à la différence des deux reich qui l’ont précédé. Qu’ils soient natifs de Munich ou d’Helsinki, de Francfort ou de Riga, de Hambourg ou de Bratislava, la joie rédemptrice que ses sujets puisent dans les souffrances infligées par les politiques d’austérité forme entre eux un ciment bien plus solide que toute appartenance nationale ou ethnique.

 

Sans doute la chancelière et son puissant ministre se sont-ils aisément accommodés des clichés racistes répandus par les media allemands sur les peuples du sud de l’Europe : silencieux ou discrètement approbateurs face aux accusations de paresse, de corruption et de gabegie portées contre les riverains de la Méditerranée, ils ont également laissé dire que les épargnants honnêtes et travailleurs de l’Europe septentrionale faisaient injustement les frais des tares de leurs partenaires méridionaux. D’une manière générale, les autorités allemandes et leurs proches alliés n’hésitent pas à encourager la suspicion que leurs concitoyens les plus pâles éprouvent envers les habitants des pays où ils vont chercher le soleil.

 

Reste qu’en dépit de leur tolérance envers un racisme dont ils s’estiment également victimes – les Grecs qui s’indignent des diktats de l’Allemagne ne font-ils pas preuve de germanophobie ? – les affidés de Wolfgang Schäuble se réclament bien moins d’une nature ou même d’une culture proprement germanique de la rigueur que d’une forme particulière de ce que le philosophe Jürgen Habermas appelle le « patriotisme constitutionnel ». Le sentiment de loyauté qui fonde l’Europe schaüblienne porte en effet sur les conditions d’entretien de l’État de droit tel que l’envisageait Friedrich Hayek – c’est-à-dire un État qui soumet tous ses administrés aux mêmes règles mais s’interdit de leur imposer des objectifs communs.

 

Selon l’auteur de La Constitution de la liberté, le respect des principes et procédures de la démocratie représentative est aussi nécessaire à la légitimation d’une société libérale que dangereux pour sa pérennité : car à mesure que le processus électoral devient un concours de promesses démagogiques, explique Hayek, les gouvernants s’occupent davantage de satisfaire leurs clientèles que de veiller à l’intérêt général en préservant l’intégrité du mécanisme des prix – c’est-à-dire en s’abstenant de brouiller les signaux que les marchés émettent et qui, en informant les agents économiques sur ce que leurs partenaires offrent et demandent, permettent à chacun de s’orienter dans la poursuite de ses buts particuliers. Or, une fois privés de la visibilité nécessaire à l’élaboration de leurs propres plans, conclut le dernier représentant de l’école autrichienne, les individus sont bientôt contraints de laisser l’initiative aux ingénieurs d’une planification collective aussi inefficace que liberticide.

 

Persuadé que, livrée à elle-même, la démocratie est condamnée à emprunter « la route de la servitude » totalitaire, Hayek reconnaît également qu’elle ne peut être simplement supprimée au nom de la liberté de commercer, d’épargner et d’investir – tout au moins dans les pays où le libéralisme économique a pris son essor en s’appuyant sur la souveraineté populaire et les droits civils d’expression et d’association. Aussi va-t-il s’appliquer – avec ses compères de la Société du Mont Pèlerin – à élaborer un dispositif capable d’endiguer le champ et d’assécher la substance de la délibération démocratique mais sans toucher ni à sa légitimité ni à son formalisme.

 

Pour conjurer la propension des gouvernants à faire primer les intérêts des groupes susceptibles d’assurer leur réélection sur la multiplicité des entreprises individuelles, les économistes néolibéraux rassemblés autour de Hayek estiment qu’il convient à la fois de retirer aux élus la conduite des politiques budgétaire et monétaire de l’État et de soulager ce dernier d’une part importante de ses fonctions productrice et régulatrice. À leurs yeux, l’accomplissement de cette quadruple tâche – enlever aux mandataires de la souveraineté populaire le contrôle du budget et de la monnaie, délester la puissance publique de ses capacités de produire des biens et services et de réguler les activités du secteur privé – requiert respectivement l’usage de quatre types d’instruments – même si les amis de la Société du Mont Pèlerin ne s’accordent pas toujours entre eux sur leur importance relative.

 

Ainsi, en matières de politiques monétaire et budgétaire, d’aucuns vantent les mérites de la « règle d’or », soit d’un amendement constitutionnel qui interdit aux gouvernants de creuser les déficits pour complaire à leurs mandants, tandis que d’autres misent davantage sur l’action d’une banque centrale à la fois soustraite au contrôle des électeurs et exclusivement consacrée au maintien de la stabilité des prix. Du côté de la réduction du champ de l’intervention étatique, certains, et notamment Hayek lui-même, appellent avant tout à la privatisation de tous les services publics susceptibles d’intéresser des investisseurs privés, tandis que d’autres, à la suite du juriste britannique Ronald Coase, militent pour que la résolution des différends relatifs aux externalités négatives – soit aux dommages que les échanges commerciaux entre parties consentantes causent à des tiers – suive la voie de la contractualisation plutôt que celle de la réglementation ; par exemple, le commerce des droits d’émission de carbone doit être jugé préférable à la taxation ou à l’interdiction des technologies sales.

 

Constitutionnaliser l’austérité budgétaire, confier la gestion de la monnaie à une institution « indépendante » parce qu’uniquement préoccupée de conjurer l’inflation,  transformer les usagers de biens et services publics en clients d’opérateurs privés, et enfin convertir les nuisances sociales et environnementales en titres négociables : une fois ces « réformes structurelles » engagées, il est assurément peu probable que l’exercice de la démocratie représentative puisse encore entraver la signalétique des prix.

 

Or, c’est bien sur l’allégeance des responsables politiques à cette hydre tétracéphale que Wolfgang Schäuble se propose de fonder l‘intégration de leurs administrés dans l’Europe allemande. Car à la différence de l’État-providence keynésien d’antan, l’union européenne selon les vœux du ministre des finances d’Angela Merkel n’a pas pour mission de préserver les populations les plus fragiles de la brutalité des échanges marchands, mais au contraire de protéger les « fragiles » mécanismes du marché de l’impatience des foules et de son exploitation par les démagogues.

 

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Dans l’esprit de Friedrich Hayek, le consentement des dirigeants aux règles de l’« État de droit », soit au dispositif conçu pour corseter leur propre action, devait permettre de conjurer l’essor des deux périls les plus graves pour l’association du libéralisme et de la démocratie, à savoir le socialisme et le nationalisme. Moins optimiste, Wolfgang Schäuble admet que la mise en œuvre du programme hayekien produit un nombre conséquent de réfractaires, auprès desquels les idées socialistes et les sentiments nationalistes vont recouvrer un charme que le souvenir du 20e siècle ne suffira pas à étouffer.

 

Aussi le plus populaire des politiciens allemands considère-t-il nécessaire d’orienter vers l’ « exit » toutes les contrées de l’eurozone où la réticence à sa vision du monde n’empruntera pas les voies de garages aménagées à cet effet. Doivent donc être éconduits les pays où les opposants ne se contentent ni d’accorder leurs voix à des partis qui, tout en conservant les noms de socialistes ou de sociaux démocrates, sont néanmoins  pleinement gagnés au bienfondé des « réformes structurelles », ni d’offrir leurs suffrages à des formations prêtes à en rabattre sur le protectionnisme économique dès lors qu’en échange, on leur promet de laisser mourir les candidats à l’exil en Méditerranée, de persécuter les Roms sans relâche, et de tenir les immigrés déjà présents en Europe pour des assistés coûteux et suspects d’aversion pour la culture de leurs hôtes.

 

Quant aux nations repoussées vers les marges de l’Union, le maître d’œuvre de l’Europe allemande entend faire en sorte que, livrées aux assauts des spéculateurs, elles se retrouvent dans un état de délabrement tel que leurs gouvernements s’estimeront contraints de prendre des mesures propres à ternir leur réputation auprès des populations demeurées dans le giron de l’empire germanique – qu’il s’agisse de la restriction de l’exercice des libertés publiques pour éviter que la détresse ne conduise à l’émeute, de la mainmise de l’État sur les principales ressources du pays pour empêcher leur transfert à l’étranger, de l’attribution des postes de responsabilités en fonction de la loyauté à l’équipe dirigeante, ou encore de la recherche de soutien auprès de régimes plus ou moins hostiles à l’Union européenne et encore moins démocratiques qu’elle. Autrement dit, il s’agit non seulement de condamner les exclus de l’Europe à la misère mais encore de s’assurer que leurs dirigeants aux abois perdent rapidement leur attrait en se laissant gagner par l’autoritarisme, la bureaucratie, le clientélisme et les liaisons sulfureuses.

 

À l’intérieur du domaine qu’il régit, l’imperium allemand doit sans doute demeurer étranger à ce que Hannah Arendt nommait le totalitarisme. Pour autant, à la différence de Friedrich Hayek, Wolfgang Schäuble se propose moins de dissoudre le poison totalitaire dans les rouages de l’État de droit libéral, que de l’inoculer à tous ceux qu’il veut bannir de l’Union européenne. À défaut d’offrir d’autres perspectives à ses partenaires que la gloire d’avoir vaincu l’inflation, il entend pousser les dissidents à se compromettre dans des entreprises funestes – telles que le mélange du ressentiment nationaliste avec la résistance aux diktats impériaux, ou la confusion entre les appels à la solidarité populaire et la chasse aux ennemis du peuple – et, s’ils s’y refusent, à être supplantés par d’authentiques fascistes. Ainsi le ministre ne verrait-il pas d’un mauvais œil qu’une fois expulsée de l’eurozone, la Grèce tombe sous la coupe d’Aube Dorée : car comparés aux exactions des milices nazies, il peut escompter que les maux infligés par les hommes gris de la troïka apparaitront rétrospectivement comme la besogne d’inoffensifs comptables.

 

Plus prompte à menacer ses voisins d’exclusion qu’à projeter leur annexion – ou, pour parler comme Varoufakis, à agiter le spectre d’un bannissement par les banques que celui d’une occupation par les tanks –, plus encline à délocaliser les oripeaux du fascisme vers ses marches qu’à les assumer sur son sol – soit à sous-traiter aux parias les formes les plus crues de l’état d’exception et de la xénophobie qui le soutient –, l’Europe allemande semble animée par le souci de pérenniser sa démocratie exsangue. Elle présente cependant un dernier trait distinctif qui, quant à lui, jette le doute sur la longévité de son projet.

 

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Bien que généralement qualifiée de néolibérale par ses détracteurs, la politique économique et sociale que le gouvernement de Berlin impose à sa zone d’influence rompt sur un point essentiel avec la logique du néolibéralisme. Pour s’en rendre compte, il est éclairant de rappeler des propos tenus par Nigel Lawson en 1984. Dans un discours intitulé « The British Experiment », celui qui était alors le chancelier de l’Échiquier de Margaret Thatcher explique fort bien en quoi consiste la révolution entreprise par son gouvernement – et accomplie pour son compte par l’administration Reagan, de l’autre côté de l’Atlantique.

 

Pour Lawson, le nouveau monde concurremment édifié par les conservateurs britanniques et les républicains américains résulte d’un renversement complet de l’approche keynésienne jusque là dominante :

Premièrement, sur le plan de la macroéconomie, là où les disciples de Keynes font du plein emploi et de la croissance qu’il nécessite leur objectif principal, leurs successeurs et rivaux néolibéraux réservent ce statut à la lutte contre l’inflation.

Deuxièmement, dans le champ de la microéconomie, là où les keynésiens confient à une gestion ad hoc de la demande – indexation des salaires au coût de la vie et fixation plus ou moins autoritaires de certains prix – le soin de tempérer les effets inflationnistes de leur politique de plein emploi – et en particulier de leur refus d’agiter la peur du chômage pour discipliner les salariés – pour leur part, Lawson et ses collègues s’appliquent à conjurer les effets récessifs de leur préférence pour la déflation en stimulant l’offre – soit en baissant l’impôt sur le capital pour attirer les investisseurs et en comprimant le coût du travail pour encourager les entrepreneurs à prendre des risques.

Enfin, pour ce qui est du rapport entre les deux registres, l’auteur de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie considère que les fonctions de roues motrice et directrice de l’économie reviennent respectivement à la politique macroéconomique et au bricolage microéconomique, tandis qu’inspirés par Milton Friedman, les maîtres d’œuvre du thatchérisme et du reaganisme tiennent au contraire la stimulation microéconomique de l’offre pour l’élément dynamique de leur dispositif et le contrôle macroéconomique de l’inflation pour son volet stabilisateur.

 

Implicite dans le discours de Lawson, ce dernier contraste s’avère décisif pour apprécier ce qui distingue la démarche de Wolfgang Schäuble du néolibéralisme pionnier des années 1980. Pour que les « expériences » pilotées par Margaret Thatcher et Ronald Reagan restent dans l’Histoire comme l’étape initiale d’une nouvelle ère du capitalisme – et non comme l’éphémère résurgence du libéralisme d’un autre âge – il a en effet fallu que la maîtrise macroéconomique des prix s’accorde avec les mesures microéconomiques constitutives de la politique de l’offre, mais aussi que le dynamisme apporté par les secondes soit toujours en mesure de compenser l’incidence déflationniste de la première.

 

Ainsi peut-on rappeler qu’à la suite de l’auteur de Capitalisme et liberté – lequel n’a jamais caché son dédain pour les fétichistes de l’austérité budgétaire – les générations successives de dirigeants néolibéraux n’ont surmonté les récessions majeures auxquelles ils étaient confrontés qu’en misant alternativement sur le creusement des déficits publics et les incitations à l’endettement privé. N’invoquant les mérites de la rigueur qu’aux seules fins de justifier la suppression de budgets sociaux et la privatisation de services publics, ils n’ont en revanche jamais renoncé à baisser les impôts frappant les entreprises et les ménages les plus aisés – au motif que le « ruissellement » de la fortune ne pouvait se produire que du haut vers le bas – ni à assouplir les conditions d’embauche et de licenciement – en dépit de la baisse des recettes fiscales occasionnée, via le multiplicateur, par la diminution des revenus salariaux. 

 

Or, de son côté, Wolfgang Schäuble n’est aucunement disposé à laisser les membres de la zone euro subordonner le paiement des intérêts de leur dette aux incitations requises pour éviter la récession – au grand dam du Wall Street Journal, qui n’a pas eu de mots assez durs pour condamner l’accord arraché au gouvernement d’Athènes. Moins tributaire du néolibéralisme débridé de l’école de Chicago que de la version plus étriquée, et désormais un peu surannée, défendue dans l’immédiat après-guerre par les ordolibéraux de l’école de Fribourg, il est certes favorable à la politique de l’offre, mais pas au point de lui sacrifier le devoir d’auto-flagellation qui incombe aux États déficitaires.

 

Si enivrant qu’il soit à ses yeux, le plaisir de contempler la vertu dans les souffrances qu’elle inflige aux peuples endettés n’est pourtant pas le seul motif de l’intransigeance dont fait preuve le ministre des finances d’Angela Merkel. Au-delà de l’émotion esthétique ou érotique prodiguée par l’austérité, c’est également l’intérêt immédiat de son pays qui le détermine à enserrer ses partenaires dans un carcan de dispositions qui les privent de toute marge de manœuvre – y compris de type néolibéral – pour se relancer. Avec le Japon – qui souffre de ses propres problèmes déflationnistes – l’Allemagne est en effet la dernière grande puissance industrielle exportatrice du monde développé. Figer l’Europe dans le statu quo lui permet donc de préserver ses avantages comparatifs en termes de compétitivité – d’autant qu’à en croire les statistiques, la productivité du travail ne compte plus parmi ses atouts.

 

Également entravées dans leurs aptitudes à investir dans l’éducation et les infrastructures – en raison de la rigueur budgétaire – à stimuler l’activité économique par la consommation – en raison de la stagnation des revenus salariaux et de transfert – et à promouvoir leurs exportations – en raison du maintien d’un euro relativement fort – les nations intégrées dans l’Europe allemande ne sont guère en mesure de refaire leur retard en matières de puissance industrielle et de balance commerciale. En outre, si l’appauvrissement rapide des régions méridionales de l’Europe grève l’économie allemande d’une part de ses clients traditionnels, tant les besoins des grands pays émergents que la persistance des bas salaires dans son hinterland d’Europe centrale et orientale lui assurent un proche avenir relativement confortable. Bref, du point de vue de ses préoccupations provinciales, les choix de Wolfgang Schäuble paraissent animés par une indéniable rationalité.

 

Reste qu’en dehors du pré carré formé par l’Allemagne et son arrière-pays utile, les conditions d’existence imposées par Berlin vont bientôt s’avérer insoutenables. Sauf à purger leur territoire d’une portion conséquente de ses habitants – à l’image des autorités irlandaises et portugaises, qui ont poussé un dixième de leurs actifs à l’exil depuis 2008 – ou à rompre avec le formalisme de la démocratie représentative – au profit d’un directoire d’experts aussi « indépendants » que la BCE –, les gouvernants des pays les plus fragiles de la zone euro auront de plus en plus de mal à faire vivre leurs concitoyens dans l’atmosphère irrespirable d’une austérité sans fin. Par conséquent, plutôt qu’une exception ou un châtiment à vocation dissuasive, l’exclusion de la Grèce poursuivie par Wolfgang Schäuble risque de demeurer dans les mémoires comme l’étape initiale d’un processus de démembrement de l’Union européenne. D’éviction en éviction, ce sera donc d’un ultime Gerxit, soit d’une soustraction de l’Allemagne à l’Europe pourtant façonnée par ses dirigeants, que le Grexit à venir aura été le prélude.

 

Objectera-t-on qu’en prenant conscience que leur empire est tapissé d’une peau de chagrin, les émules du docteur Schäuble sauront, sinon faire machine arrière, du moins adoucir les angles de l’Europe allemande ? Il est permis d’en douter, et pas seulement à cause de la raideur idéologique de leur chef de file. Car toutes les voies susceptibles d’assouplir les conditions de participation à l’eurogroupe conduisent inexorablement à la ruine du modèle fribourgeois dont l’Allemagne tire sa prééminence actuelle:

  Si, au lieu de tenir bon sur la gestion ordolibérale des finances publiques, Berlin se laisse emporter par la nonchalance fiscale des disciples de Milton Friedman, l’Allemagne ne tardera guère à perdre son statut de superpuissance industrielle – tant il est vrai que la désindustrialisation est le prix à payer pour les pays qui ont appliqué le néolibéralisme du maître à penser de l’école de Chicago.

Si, en sorte d’offrir un exutoire commode à la colère et au désarroi des peuples européens, les autorités allemandes laissent refluer à l’intérieur de l’empire le nationalisme virulent initialement destiné aux déboutés de l’euro, la dissémination de la xénophobie haineuse aura tôt fait de corroder les verrous antitotalitaires auxquels Hayek identifiaient les règles de l’État de droit libéral.

Enfin, si les lointains successeurs de Konrad Adenauer demeurent réticents à mêler trop intimement le brun au bleu, leur consentement à des mesures d’apaisement alternatives de type keynésien – augmentation des dépenses publiques, relèvement des salaires et renforcement des droits sociaux – ne manquera pas de faire fuir des investisseurs exclusivement soucieux de rentabilité immédiate.

 

Parce qu’aucune inflexion ne peut réduire la divergence entre leurs intérêts et ceux de leurs partenaires, les gardiens de l’Europe allemande sont condamnés à admettre que seul le rétrécissement continu du domaine qu’ils régissent leur permettra d’éviter sa dénaturation. Consciemment ou non, Wolfgang Schäuble œuvre donc moins à soumettre l’union monétaire européenne aux normes de son pays qu’à réserver l’usage de la monnaie unique à ses compatriotes – soit, in fine, à libérer l’Allemagne de l’Europe.

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