Rompre avec la majorité présidentielle ou s'abîmer avec elle: le choix, c'est maintenant

Il faut se rendre à l’évidence : au regard du brunissement en cours de la société française, la majorité présidentielle d’aujourd’hui joue un rôle encore plus néfaste que la précédente. Car en accréditant la vision du monde de ceux qui devraient être leurs adversaires, les socialistes et leurs alliés contribuent à détruire les résistances immunitaires que la droitisation de l’UMP avait au contraire renforcées, au sein du peuple de gauche mais aussi au-delà.

Il faut se rendre à l’évidence : au regard du brunissement en cours de la société française, la majorité présidentielle d’aujourd’hui joue un rôle encore plus néfaste que la précédente. Car en accréditant la vision du monde de ceux qui devraient être leurs adversaires, les socialistes et leurs alliés contribuent à détruire les résistances immunitaires que la droitisation de l’UMP avait au contraire renforcées, au sein du peuple de gauche mais aussi au-delà.

Les années Sarkozy ont certes été celles de l’effacement des frontières entre la droite dite républicaine et l’extrême droite : à défaut d’alliance formelle, et en dépit de divergences importantes en matière d’intégration européenne, il y a bien eu alignement progressif sur l’essentiel, à savoir la constitution de certaines populations étrangères en problème à résoudre. 

Tel est en effet le signe distinctif de ce que, pour faire vite, on peut appeler le fascisme : tandis qu’à droite comme à gauche, les partis non fascistes estiment que les gens ont des problèmes qu’il appartient au politique de résoudre – problèmes de pauvreté, d’éducation, de santé publique mais aussi de sécurité ou de voisinage –, pour leur part, les formations brunes déclarent qu’il existe des groupes – censément définis par la race ou par la culture – qui sont un problème pour la vie des honnêtes autochtones.

Afin que la collectivité réputée problématique cesse de gêner ses hôtes, poursuivent les propagandistes de l’extrême droite, les autorités doivent faire en sorte qu’elle cesse de se faire remarquer – voie de l’assimilation, de l’absolue discrétion ou encore du cantonnement – ou mieux encore, qu’elle quitte définitivement le territoire – voie de l’expulsion, ou pire. Parce que, depuis 1945, la détermination biologique ne peut plus servir à expliquer le caractère pathogène d’une communauté, la vocation culturelle est mobilisée pour remplir le même office : ainsi y aurait-il des gens qui, quoi qu’on fasse, demeureraient culturellement allergiques à l’universalisme français. (L’incohérence du propos montre que le « raisonnable » dont il se réclame n’a aucun rapport avec le rationnel.)

Explicite à partir du tristement célèbre discours de Grenoble, le recours à la stigmatisation d’un groupe spécifique a d’abord fait l’objet d’euphémisations de la part des observateurs autorisés. Ceux-ci ne niaient pas l’inflexion soudaine du discours présidentiel, mais y voyaient plus volontiers un écart tactique destiné à récupérer une portion d’électeurs lepénistes qu’un véritable changement de perspective.

C’est que depuis trente ans – soit depuis que François Mitterrand a ouvert ce qu’il appelait alors la « parenthèse de la rigueur » – le bon sens médiatique tient le champ politique pour un espace divisé en quatre et structuré par une double symétrie : il y a la gauche et la droite de gouvernement, et puis « les extrêmes » qui les bordent. Or, s’il est de bon ton d’affirmer que, par leurs outrances, les extrêmes se rejoignent, et s’il est également convenu de constater que droite et gauche « raisonnables » sont moins différentes que naguère, en revanche, la possibilité d’une jonction entre les moitiés modérée et extrémiste d’une même sensibilité est trop perturbante pour être envisagée par les faiseurs d’opinion.

Reste que la détermination de Nicolas Sarkozy à miser sa réélection sur la suppression des digues morales et intellectuelles entre son parti et le Front national a contraint de nombreux journalistes à renoncer aux euphémismes. Oui, ont-ils fini par admettre, il y a bien recouvrement des propos du chef de l’État et d’un discours jadis distinctif de l’extrême droite. Et force est de reconnaître que ce constat tardif n’a pas été pour rien dans le résultat de l’élection présidentielle : que même des témoins réputés impartiaux, ou tout au moins attachés à leurs présupposés, s’alarment de la tournure prise par la campagne du candidat de l’UMP a probablement aidé nombre d’électeurs, tant à la gauche de la gauche qu’au centre, à surmonter les réticences que leur inspirait François Hollande.

Cependant, une fois élu, l’ancien premier secrétaire du parti socialiste n’a aucunement tiré parti de l’aversion suscitée par les options de son prédécesseur dans une partie conséquente de l’opinion. Loin d’utiliser son crédit de « président normal » pour souligner l’anomalie que représentait la ligne politique de Nicolas Sarkozy, il s’est au contraire appliqué à démontrer qu’il était possible de garder le même cap mais sans faire preuve d’agitation.

Lui, président de la République, ne ferait donc plus la bise à Angela Merkel pour ratifier le traité européen sur la stabilité, la coordination et la gouvernance, et ne nouerait pas davantage de relations intimes avec les patrons du CAC 40 pour leur accorder un crédit d’impôts sans condition. Lui, président de la République, n’organiserait plus de fastueux Grenelle pour surseoir à la transition écologique et s’abstiendrait de poser en moralisateur du capitalisme pour préserver ce poumon de la politique de l’offre qu’est la « banque universelle à la française ». Lui, président de la République, renoncerait enfin à afficher le nombre de sans-papiers reconduits à la frontière : tout en laissant entendre que les expulsions sont aussi fréquentes qu’au temps de la droite décomplexée, il prendrait soin de souligner que ces chiffres n’ont pas vocation à être affichés.

Peu concluante en termes de popularité présidentielle, la réduction du changement attendu à une mise en scène de la sobriété a en revanche permis à François Hollande de réussir là où Nicolas Sarkozy avait échoué. Pour se faire réélire, celui-ci avait vainement tenté d'attiser le ressentiment à l’endroit des « assistés » et des étrangers. Or, loin d’asseoir sa victoire sur la fin de non recevoir opposée à l’entreprise son adversaire, l’élu de 2012 s’est au contraire employé à la valider a posteriori.

D’une part, en renonçant à son engagement d’affronter la finance pour lui substituer l’oxymore dénommée « socialisme de l’offre », c’est-à-dire la socialisation des efforts requis pour obtenir la confiance des investisseurs, le chef de l’État a généré le climat favorable aux contempteurs du « matraquage fiscal » et de l’assistanat que son prédécesseur n’était pas parvenu à installer. D’autre part, en confiant au ministre de l’intérieur le soin de signifier qu’en matières d’immigration et d’ordre public le changement n’était pas pour maintenant, il a offert la même politique d’apaisement aux électeurs du Front national qu’aux marchés financiers. Entérinée par celui-là même qui avait été élu pour lui donner un coup d’arrêt, la droitisation de la parole et de la pratique gouvernementales n’a pas tardé à corroder le corps social.

Il y a trente ans, seules les formations d’extrême droite se risquaient à affirmer qu’il existe des populations dont la culture est incompatible avec celle des autochtones. Aujourd’hui seuls les partis situés à gauche de la majorité présidentielle osent encore témoigner leur dégoût devant une telle affirmation – tant il est vrai que les ministres qui se déclarent choqués par certains propos et décisions de Manuel Valls, mais sans pour autant songer à démissionner, participent, par leurs simagrées, de la banalisation du racisme et de la xénophobie.

Dans un tel contexte, l’urgence n’est certes pas à la formation d’un Front républicain – sauf à en exclure l’UMP, le Parti socialiste et EELV. Il s’agit au contraire de rassembler toutes celles et tous ceux pour qui la porosité des partis de gouvernement aux questions et aux réponses de l’extrême droite est à la fois indéniable et impardonnable. Ce rassemblement serait-il très minoritaire ? Un sondage récent montrait qu’un tiers des Français était opposé à l’exil forcé de la jeune Leonarda. On peut donc penser qu’une minorité conséquente est susceptible de se reconnaître dans un mouvement de défiance à l’égard d’une politique dont la stigmatisation de minorités fragiles et l’agitation du péril migratoire sont des composantes essentielles.

Pour conjurer le risque d’une telle sécession, les socialistes et leurs alliés n’ont rien d’autre à faire valoir qu’un pathétique chantage : selon eux,  affaiblir un gouvernement qui s’ingénie à copier la droite la plus éhontée reviendrait à favoriser le retour de son modèle. On leur opposera que la veulerie n’a jamais renforcé aucune digue, bien au contraire. S’il ne suffira pas de rompre avec la majorité présidentielle pour empêcher la France de brunir, pour ne pas sombrer dans l’abjection avec elle, une pareille rupture est aujourd’hui nécessaire.

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