Bobo, ou le salut de la gauche

Socialement introuvables, les bobos, comme les « cosmopolites » d’antan, n’existent  que dans l’imagination, aujourd’hui hégémonique, du peuple de droite. On soutiendra ici que, pour cette raison même, leurs traits forment une armature éthique dont une gauche désemparée a le plus grand besoin.

Socialement introuvables, les bobos, comme les « cosmopolites » d’antan, n’existent  que dans l’imagination, aujourd’hui hégémonique, du peuple de droite. On soutiendra ici que, pour cette raison même, leurs traits forment une armature éthique dont une gauche désemparée a le plus grand besoin.

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Deux ouvrages récents – Roms & riverains : une politique municipale de la race, écrit par Éric Fassin, Carine Fouteau, Serge Guichard et Aurélie Windels, et Vers l’extrême. Extension des domaines de la droite, cosigné par Luc Boltanski et Arnaud Esquerrefont apparaître la figure du « bobo » pour ce qu’elle est : non pas une catégorie sociale, puisqu’elle peut désigner des PDG de start-up comme des intellectuels précaires, des intermittents du spectacle comme des fonctionnaires, mais le signifiant du ressentiment qui préside à la droitisation sans fin de la sphère publique française. Aux yeux de leurs détracteurs, affirment aussi bien les auteurs de Roms & riverains que ceux de Vers l’extrême, les « bobos » forment une engeance animée par la volonté d’occulter les souffrances du « vrai » peuple en les faisant passer pour les manifestations de son intolérance.

 

Ainsi est-il reproché au bobo de réserver sa sollicitude à des étrangers qu’il se garde bien de côtoyer – car il est par essence un habitant des beaux quartiers –  et, ce faisant, d’appeler xénophobes les légitimes récriminations des autochtones moins fortunés qui subissent chaque jour les désagréments d’une immigration sauvage. Outre les migrants, on fait généralement grief au bobo de se mobiliser pour soutenir des causes minoritaires – des homosexuels aux femmes voilées en passant par les jeunes des quartiers difficiles – et, par ce biais, de stigmatiser les sentiments pourtant honorables des gens ordinaires – qu’il s’agisse de leur préférence pour la discrétion des marginaux, de leur attachement aux racines chrétiennes de la laïcité ou encore de leur exaspération face à des populations « visiblement » inassimilables. Bref, dans les discours qui les constituent en objets d’exécration, les bobos n’existent que pour accentuer le malaise identitaire dont la majorité des Français seraient victimes en les amenant à se sentir coupables de l’éprouver.

 

Si cette figure de l’ennemi intérieur n’est pas entièrement nouvelle, son essor a été longtemps entravé par les besoins de la « guerre contre le terrorisme ». Du 11 septembre 2001 jusqu’à la récession consécutive au krach financier de 2008, la stratégie discursive destinée à promouvoir l’identité – nationale, européenne ou occidentale – associait la ligne de partage entre « nous » et « eux » à une opposition entre modernes et barbares. « Nous » autres – Français, Européens ou Occidentaux – étions tenus pour résolument modernes au sens où nous condamnions l’antisémitisme, récusions l’inégalité entre les sexes et affections même une réprobation intransigeante envers les formes les plus crues d’homophobie. « Eux », en revanche, à savoir les étrangers non européens et bien souvent musulmans, étaient soupçonnés de compter dans leurs rangs un nombre conséquent des barbares qui ne prenaient même plus la peine de travestir leur haine des Juifs en antisionisme, maintenaient leurs femmes dans un état de soumission brutale et assimilaient l’homosexualité à un crime inexpiable. Par conséquent, expliquaient les architectes de nos politiques publiques, préserver l’ouverture distinctive de nos sociétés – française, européenne ou occidentale –passait par le filtrage rigoureux de leurs frontières et l’étroit contrôle des immigrés admis en leur sein.

 

Repeinte aux couleurs de la modernité démocratique, la xénophobie d’État pouvait alors s’exercer sans soulever trop de protestations. Cependant, la cohérence interne de leur rhétorique contraignait ses promoteurs à afficher des convictions qui ne leur étaient guère familières. Car dès lors que nos dirigeants présentaient le sexisme et l’homophobie comme les signes extérieurs d’un fanatisme allogène, ils étaient bien obligés de manifester leur propre engagement pour l’égalité des sexes et les droits des minorités sexuelles. (Ainsi peut-on rappeler que lors de la campagne présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy avait à la fois soutenu que le droit à l’avortement était une composante essentielle de l’identité française et exprimé son regret d’avoir, quelques années plus tôt, voté contre l’adoption du PaCS.) Un pareil contexte s’avérait donc peu propice à la constitution du bobo en repoussoir absolu: sa rétivité à la surveillance des frontières et à la maîtrise de l’immigration pouvait sans doute être taxée d’irresponsabilité, mais sur le fond, il n’était rien d’autre que l’incarnation un peu outrée de « notre » modernité – celle-là même qui était honnie par les fanatiques.

 

En revanche, la période de reconstruction de l’ordre néolibéral qui débute au printemps 2009 – soit au moment des premiers assauts spéculatifs contre la Grèce – va permettre à la fantasmatique du bobo de s’épanouir pleinement. Initialement dirigée contre les fauteurs du krach, à savoir les institutions financières et les politiques responsables de leur hégémonie, l’indignation des populations frappées par la grande récession s’est rapidement heurtée à la solidarité des pouvoirs publics avec les bailleurs de fonds. En France comme dans les autres pays européens, les gouvernements ont certes commencé par promettre de renverser la « dictature des marchés », mais non sans ajouter qu’il convenait d’abord d’assurer la survie du système financier. Ensuite, quand les prêteurs ont été renfloués, il est devenu urgent de les inciter à accorder de nouveaux crédits, ce qui impliquait de surseoir à des réformes dissuasives. Enfin, une fois leur empire rétabli, il n’a plus été question que de satisfaire leurs exigences – à savoir réduire les déficits publics pour soutenir la valeur des obligations d’État et faire baisser le coût du travail pour favoriser l’appréciation des actions. Or, comme il arrive souvent quand des prédateurs paraissent hors d’atteinte, nombre de ceux qu’ils ont spoliés se laissent bientôt tenter par les voix qui leur proposent de reporter leur dépit vers d’autres objets d’opprobre. Que ces derniers n’aient pris aucune part à la spoliation importe peu, dès lors qu’ils présentent l’avantage d’être vulnérables.

 

Trop heureux de disposer d’une échappatoire à la sanction de leurs engagements reniés, les gouvernants se sont empressés de favoriser le déplacement de la colère suscitée par les spéculateurs vers d’autres cibles. Ainsi, au palmarès officiel des causes de l’infortune du peuple, les flux migratoires, pourtant rigoureusement endigués, ont avantageusement pris la place des mouvements de capitaux entièrement dérégulés, tandis que les fraudeurs sociaux, dont l’incidence sur les comptes publics est négligeable, détournaient l’attention des ravages causés par l’évasion fiscale. Enfin, plus récemment, les sentiments d’impuissance et de relégation produits par l’insensibilité du mode de gestion de l’État à l’exercice de la démocratie représentative ont été portés au compte des revendications d’égalité exprimées par des minorités jusque-là tenues en marge du droit commun.

 

À mesure que l’animosité populaire a été invitée à se déverser sur des « profiteurs » factices mais plus faciles à atteindre que la « finance sans visage » chère à François Hollande, l’opposition entre « eux » et « nous » dont se soutient toute politique de l’identité a elle aussi changé de modèle : plutôt qu’à l’antagonisme des modernes férus d’universalisme et des barbares confinés dans le communautarisme et la haine de l’altérité, elle sera désormais rapportée à l’hostilité entre le peuple authentique, dont la couleur de la peau, l’enracinement dans un terroir et la fidélité à certaines traditions sont les composantes de base, et tous ceux qui conspirent à la dépréciation de son capital d’autochtonie. Dans cette seconde catégorie, figurent au premier chef les populations dont l’aspect physique, l’arrivé récente ou les mœurs excentriques représentent une menace dès lors qu’elles s’estiment pleinement chez elles, mais aussi les sophistes contemporains, dont « bobos » est le nom de code, et qui, non contents d’abuser des valeurs démocratiques pour refuser tout privilège à l’authenticité, s’emploient à jeter le discrédit sur quiconque s’en prévaut.

 

À l’image du « cosmopolite » d’antan, qui s’ingéniait déjà à dissoudre le « pays réel » dans le « pays légal », le bobo se confond avec les sentiments d’humiliation et de rancœur qu’il est réputé infliger au peuple. Aussi importe-t-il assez peu qu’il émarge socialement à l’élite mondialisée dont il symbolise le sans-gêne et la morgue : seule compte sa complaisante obstination à brandir les libertés civiles et l’égalité des droits, au mépris des repères dont la mondialisation cause la perte. Réciproquement, davantage encore qu’à la couleur, aux racines ou à la culture, c’est avant tout à la détestation du bobo que se reconnaît le vrai peuple. Celui-ci ne se retrouve donc pas moins dans la bourgeoisie versaillaise que dans les pavillons du périurbain.

 

Les auteurs de Roms & riverains rejoignent ceux de Vers l’extrême pour déconstruire la figure du bobo. Ainsi les premiers montrent-ils la fausseté de la représentation convenue selon laquelle le traitement réservé aux Roms n’offusquerait que des bobos bien à l’abri dans leurs quartiers « branchés », tandis que les nuisances occasionnées par ces mêmes Roms seraient quant à elles subies par des riverains issus des classes populaires et, pour cette raison, contraints de vivre à proximité des campements où résident ces indésirables. Or, en réalité, expliquent Éric Fassin, Carine Fouteau, Serge Guichard et Aurélie Windels, les militants mobilisés contre la Romaphobie sont le plus souvent des voisins révoltés par les conditions d’existence insupportables que les autorités françaises réservent aux Roms, alors que les manifestations de « riverains en colère » sont pour leur part fréquemment organisées par des entrepreneurs politiques venus d’ailleurs. Quant à Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, leur attention se porte plutôt sur la similitude entre la rhétorique déployée par les contempteurs du bobo et celle dont usaient déjà les tenants du « ni droite ni gauche » dans l’entre-deux guerres.

 

Si ces déconstructions sont moralement et intellectuellement salutaires, à un moment où l’invocation d’un vrai peuple excédé par l’ascendant culturel des défenseurs de causes tenues pour parasitaires plonge les milieux de gauche dans un état de confusion croissante, il est permis de s’interroger sur leur efficacité politique. Insister sur l’incohérence sociologique de la catégorie de bobo ou sur le caractère fantasmatique de l’influence qui lui est prêtée, n’est-ce pas se cantonner dans une posture défensive – comme s’il fallait que les engagements associés aux bobos soient partagés par des gens estampillés « vrai peuple » ou qu’ils ne bénéficient pas d’une présence excessive dans la sphère publique pour être légitimes ? Une fois admis que le bobo est la cristallisation imaginaire de tout ce qui répugne à une droite sans vergogne, plutôt que de souligner son irréalité sociale, ne serait-ce pas la tâche d’une gauche sans complexe que de lui conférer une existence politique en se réclamant de lui – non pas par provocation, ni simplement pour éprouver la fierté qui résulte du retournement d’un stigmate, mais bien parce que le ressentiment de ses contempteurs dessine un profil qui mérite l’adhésion de leurs adversaires ?

 

Perçue au prisme de l’aversion qu’elle inspire aux protecteurs autoproclamés du peuple authentique, la politique du bobo se distingue avant tout par le refus de hiérarchiser et de mettre en concurrence les motifs d’indignation. Ainsi invite-t-elle à se défier de l’opposition du social au « sociétal », ou à l’environnemental, en particulier lorsque ces catégories sont opposées aux fins de subordonner des causes réputées accessoires à celle qui devrait être reconnue comme la principale, ou pis encore, d’accuser les défenseurs des premières de faire délibérément de l’ombre aux « vrais » problèmes  abordés par la seconde. Aux yeux du bobo, tous les dispositifs législatifs, règlementaires ou normatifs qui assurent et légitiment la reproduction de l’inégale liberté des individus méritent d’être également contestés.

 

Sans doute arrive-t-il souvent que des divergences apparaissent entre les priorités des luttes qui prennent pour objets l’exploitation des travailleurs, les discriminations subies par les femmes et certaines minorités, la dilapidation des ressources naturelles, la persécution des populations réputées indésirables ou la désinformation destinée à conjurer la solidarité avec les victimes d’une répression d’État dans un pays lointain. Reste qu’une politique dont le bobo serait la figure éponyme a précisément pour vocation, non de nier ou de minimiser l’importance de ces conflits, mais de ne jamais en conclure que la dénonciation d’une injustice doit être sacrifiée au confort intellectuel des militants engagés dans un autre combat. Bien plus, l’idée même d’un ordre des préséances et d’une inégale dignité des engagements – au point que les revendications des uns devraient s’effacer devant celles des autres – apparaît aux partisans de cette politique comme le symptôme le plus flagrant de l’hégémonie culturelle de la plus redoutable des droites – à savoir celle qui s’emploie à convertir la résistance aux gouvernants en rancœur envers d’autres gouvernés.

 

En résumé, habiter la figure du bobo consiste simplement à soutenir que le caractère odieux d’une oppression suffit à justifier que l’on s’en indigne. Une telle prémisse conduit à s’interdire de juger de la légitimité d’une cause en fonction de l’innocence ou de l’authenticité présumée des opprimés, mais aussi du rapport entre l’oppresseur et un ennemi supposé principal. Autrement dit, des bobos dignes de ce nom doivent se garder de faire le tri entre le bon peuple et les imposteurs, mais également de pratiquer une  solidarité à géométrie variable selon que ceux qui la réclament confirment ou compliquent une vision préétablie de l’affrontement entre les gardiens de l’ordre établi et les amis de l’émancipation. Dans le climat chaque jour plus délétère que décrivent les auteurs de Vers l’extrême et de Roms & riverains, plutôt que de récuser toute ressemblance avec ce que ses adversaires honnissent, ou même de démontrer que l’objet de leur ressentiment est imaginaire, la gauche ne serait-elle pas mieux inspirée de se refonder en revendiquant hautement l’éthos du bobo ?

 

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