Un cinéma indépendant peut-il encore exister face aux grandes enseignes ?

Faute de régulation efficace, quel avenir pour le pluralisme de l’exploitation cinématographique, de la diffusion des œuvres et de leur diversité dans un marché dominé par les grandes enseignes ?

L’exploitation cinématographique et les œuvres cinématographique ont besoin d’une vraie politique de la concurrence.

« Le cinéma a besoin d’une politique de la concurrence. L’objectif de cette politique est de garantir à la diffusion de l’œuvre le pluralisme des interlocuteurs ».

Ainsi commençait, en 1981, la deuxième partie du rapport Bredin1.  Constatant notamment les effets pervers de la mise en commun depuis 1967 de la programmation des salles Gaumont et des salles Pathé, le rapport recommandait la dissolution du GIE Gaumont-Pathé. Lui reprochant d’avoir entraîné ainsi « la création de couloir géant de diffusion » exerçant un « puissant pouvoir d’attraction sur les distributeurs indépendants » ; les autres circuits d’exploitation et de programmation (dont UGC) étant ainsi « forcément appelés à imiter leur puissant partenaire ».

Suite à ce rapport et fort de ces constats le Centre National de la Cinématographie dut prendre des mesures. Il le fallait.  Les films, notamment français étaient les premières victimes des effets de la concentration. Suite à la loi 82-652 du 29 Juillet 1982, le Médiateur du cinéma et des engagements de programmations furent créés afin de tenter de réguler le marché, ainsi que l’Agence pour le développement Régional du Cinéma afin d’alimenter en films des salles qui n’y avaient pas accès auparavant et… le GIE Gaumont Pathé fut dissout.

La réforme de Juillet 1982 qui suit le rapport Bredin et la loi qui en émane, a-t-elle atteint son but ?

Quel constat pouvons-nous faire quelques 35 ans plus tard ? Le GIE Gaumont Pathé qui regroupait en 1981 près de 300 écrans, s’est, en quelque sorte, reconstitué par un habile transfert d’actifs qui fait qu’il gouverne désormais à 772 écrans à travers le pays. UGC en regroupe plus de 447 (contre 278 en 1981). Les positions dominantes sont plus exacerbées que jamais.

On nous opposera que des engagements de programmation ont été institués qui préviendraient les effets de la concentration et les abus de position dominante. C’est oublier le rapport 2 du président de la commission de programmation, Dominique Brault, qui, dès juin 1989 affirmait que « la réforme votée en 1982 a consisté à légitimer à posteriori des accords qui avaient proliféré en dépit d’une interdiction incontrôlée, quitte à donner le change par la dissolution symbolique du plus voyant d’entre eux, le GIE Gaumont Pathé ». Nul doute qu’inconsciemment (ou pas) la profession reconnaît le manque d’effet des engagements de programmation puisqu’en 2008, les Ministres de la culture et de l’économie et des finances d’alors, Mmes Lagarde et Albanel, commandèrent un rapport « Cinéma et Concurrence » à Mme Perrot et M. Leclerc. Ce fut aussi l’un des sujets principaux des assises du cinéma qui se tiennent sous l’égide du CNC depuis plus d’un an. La profession y faisait, pratiquement mot pour mot, les mêmes constats que M. Bredin il y a plus de trente ans !

Force est de constater que malgré tous les efforts du CNC et du ministère de la culture, voire du ministère de l’économie et des finances, les cinémas indépendants et la bonne exposition des œuvres cinématographiques restent tout autant menacés aujourd’hui qu’ils l’étaient il y a 30 ans. Voire plus.

Car ne nous trompons pas, c’est bien la diversité culturelle et cinématographique qui sont en danger dans un contexte de prolifération des implantations de multiplexes, ces supermarchés du cinéma où la vente de popcorn importe tout autant que la vente des billets, voire plus. Rappelons à ce sujet, que les chiffres de la « confiserie » mais aussi des « recettes publicitaires » facturées aux distributeurs de film par certains circuits restent aussi opaques que le secret bancaire helvète.

Une espèce en voie d’extinction : les salles de proximités et les salles indépendantes.

On a beau dire ce qu’on veut mais les chiffres du CNC parlent d’eux-mêmes. A titre d’exemple sur Paris, en 10 ans les salles indépendantes parisiennes ont perdu 32% de leurs entrées, 31% de leurs recettes et de leurs fauteuils. Malgré le soutien financier du CNC, de la Mairie de Paris et de la région, les salles indépendantes sont financièrement exsangues. Pendant ce temps-là, trois opérateurs parisiens (Gaumont Pathé, UGC et MK2) prospèrent et se développent. Il faut dire qu’ils détiennent 88% des parts de marché des films d’auteurs et quasiment 100% de celles des films commerciaux.  Ces films qui portent bien leur nom et font le marché et surtout les 200 millions d’entrées dont le pays s’enorgueillit.

Certes, il s’agit là du marché parisien, mais celui-ci reste le marché directeur et les distributeurs se laissent détourner des indépendants régionaux par les sirènes de l’exploitation parisienne. En deux mots, pour avoir une salle de province d’un circuit, il vaut mieux lui donner la copie qu’il demande à Paris. A terme, ce sont aussi les indépendants régionaux dans les zones à forte concurrence qui vont disparaître au profit de ces grandes surfaces de l’exploitation cinématographique que sont les multiplexes de circuit.

Au niveau national, les trois principaux opérateurs du pays (Gaumont Pathé, UGC et CGR) détiennent, du fait de la multiplicité de leurs écrans dans ces zones et au regard des villes clés de ces régions, 73% des parts de marché de la région de Bordeaux, 75,8% des pdm de la région de Marseille, 86% de pdm de la région Nord, 79% de la région Est et de la GRP … De ce simple fait, le libre jeu de la concurrence est forcément faussé. Dans ce contexte de positions dominantes, et quel que soit la qualité de leur travail, quel moyen reste-t-il aux programmateurs des salles indépendantes de ces régions-là pour obtenir les films nécessaires à leur équilibre économique et/ou à la diversification de leur ligne éditoriale ? Ils éprouvent chaque année plus de difficulté à garder la tête hors de l’eau.

On déplore les mêmes victimes qu’il y a trente ans : les œuvres cinématographiques et les cinémas indépendants.

Les salles indépendantes fermeront faute d’accès aux films qui leur permettraient de maintenir un équilibre économique dans des conditions acceptables.

Les salles indépendantes fermeront, parce qu’elles n’ont plus moyen de se moderniser pour les raisons évoquées plus haut et n’ont pas les économies d’échelle des grands groupes.

Depuis 1981, nous attendons une régulation forte qui permette le libre jeu de la concurrence. Et pendant ce temps-là, les circuits avancent, multiplient les implantations et accentuent leurs positions dominantes. De 22 Multiplexes en 1995, nous sommes passés à 191 en 2014 (source CNC Géographie du Cinéma). Ce qui se traduit par mille et quelques écrans en plus pour une centaine de cinémas en moins.

Paradoxalement, la loi de 1982 instituant les engagements de programmation n’aurait-elle pas permis de « couvrir » ou « faciliter » le développement de situations oligopolistiques nuisible à la diversité de l’offre cinématographique sur certaines zones ainsi qu’au coût d’accès du public au films ?

En effet, les écrans de ces multiplexes de circuits diffusent peu ou prou les mêmes films et pratiquent, quelques soient les enseignes, des prix similaires. Face à eux, les salles indépendantes, qui pratiquent des prix généralement plus abordables et surtout établis indépendamment les uns des autres sont privés de nombres de ces films. Ces cinémas indépendants, de par la captation des copies par les grandes enseignes de l’exploitations cinématographiques, n’ont plus accès aux films les plus populaires et ont de moins en moins accès aux grands films d’auteurs qui ont pourtant été leurs marques de fabrique et qu’elles ont contribué à faire émerger. En résulte une diminution de l’accès aux films des spectateurs auquel des tarifs sont indirectement imposés par les circuits au mépris des règles de la libre concurrence. En résulte aussi une diminution de l’exposition de ces films qui a abouti en 20 ans à une baisse inquiétante des parts de marché des films dits « Art et Essai » alors que leur proportion est pourtant restée stable sur cette même période.

D’une année sur l’autre, dans les zones à forte concurrence, un plus grand nombre de salles diffusent un moins grand nombre de films. Au bout de la ligne, c’est le public qui est le grand perdant de cette concentration.

Cette concentration des copies des films d’auteurs dans les zones à forte concurrence aboutit à des difficultés d’accès aux films agglomérations de taille moyenne, contribuant ainsi à une fracture cinématographique et territoriale. Et l’ADRC se retrouve malheureusement trop souvent à jouer les supplétifs des distributeurs qui ne jouent pas le jeu de la diffusion sur le territoire.

Quel avenir pour la pluralité et diversité de l’exploitation cinématographique ?

Pour reprendre les mots de JD Bredin en 1981, « il s’agit moins d’adopter une hostilité dogmatique aux circuits que de définir une frontière entre leurs fonctions bénéfiques (il y en a) et leurs abus répréhensibles » dans un système verrouillé par les opérateurs dominants.

Sauf à vouloir maintenir artificiellement l’économie des salles indépendantes à bout de bras en augmentant et multipliant les subventions à ces salles, les organismes de tutelles doivent construire une politique de la concurrence qui corresponde aux spécificités de ce secteur et permette ainsi une meilleure diversité de l’exposition des œuvres et des intervenants.

La baisse du coût de la copie des films, due au passage au numérique, a changé mécaniquement toutes les règles de concurrence sectorielle du cinéma. Il est temps d’en prendre conscience. Ce coût ayant vocation à devenir quasiment nul, ce marché organisé jusqu’à présent autour de la sélectivité des points de diffusion, n’a plus de raison d’être sélectif selon les mêmes règles qu’auparavant.

Quel commerce tolèrerait que les opérateurs les plus puissants aient l’exclusivité sur certaines zones des œuvres les plus populaires, voire des films des plus grands auteurs contemporains ?

Imagine-t-on qu’une librairie ne puisse plus vendre le dernier Goncourt ou le dernier Harry Potter ?

Au regard du droit de la concurrence, la question se pose avec vigueur.

 

1 Rapport de la mission de Réflexion et de propositions sur le Cinéma. Jean-Denis Bredin 3 Novembre 1981.

2 Réforme de la programmation cinématographique, plus de marché mais aussi de solidarité, Dominique Brault Juin 1989

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