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Billet de blog 20 mars 2023

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QUAND TOMBENT LES DOMINOS DE LA FRANCAFRIQUE

À l'occasion de la visite récente d'emmanuel Macron en Afrique centrale, quel est l'état des relations internationales entre la France et l'Afrique ? Un decentrage de l'analyse, la compréhension des mécanismes de domination et de résistance expliquent en quoi on est "en retard d'une décolonisation"...

MICHEL GALY LAFRANCE

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QUAND TOMBENT LES DOMINOS DE LA FRANCAFRIQUE

PAR

MICHEL GALY1

A l'heure où Emmanuel Macron, quelque peu échaudé pas ses déboires au Sahel , s’est tourné vers l'Afrique centrale en y espérant un meilleur accueil, comment se présente, à grands traits, la géopolitique des rapports entre la France et l’Afrique ? Pour aller vite, en deux mandats, est-on en train de perdre un continent ?

La théorie des dominos n'a certes pas une excellente réputation en politologie. D'origine américaine , quelque peu militariste et mécaniste, elle évoque la grande peur du communisme, et les manières de le contenir pour éviter qu’un pays après l'autre tombe dans l'escarcelle soviétique et chinoise.

Mais pour revenir à l'aire africaine, l'urgence pour les états majors et l'exécutif semble non pas d'interroger la théorie et leur propre habitus , mais de s'inquiéter sur le prochain domino: quel pays pourrait tomber hors de l'influence française? En clair, après la Centrafrique, le Mali, le Burkina, quel État pourrait connaître des troubles similaires et mettre dehors l’armée française- et du même coup diplomates , coopérants , et jusqu’à la cohorte des humanitaires? Le Niger? la Cote d'Ivoire? le Tchad?

DES ETATS FRAGILES PARCE QUE DOMINES

Longtemps, on dormait sur ses deux oreilles à Paris, tant, comme me l’assurait un diplomate du Quai d’Orsay, les régimes forts (comprendre despotisme et régimes autoritaires ) paraissaient des pôles de stabilité.

C’est au fond le raisonnement que l'on tient pour le Tchad, où au grand scandale de l'opinion africaine qui n’en a pas perdu une miette, Emmanuel Macron et Le Drian ont été en personne organiser , au moment du décès violent d'Idriss Deby(en avril 2021), une succession dynastique hors de tout cadre constitutionnel. Cet exemple spectaculaire montre bien le fonctionnement de l'exécutif, notamment à l’Élysée du coté des « services », cellule africaine ou réseaux personnels: immédiateté et autoritarisme de la décision , mise à l'écart des spécialistes en sciences humaines ou en politologie, croyance en des liens d'homme à homme plutôt que confiance aux processus légaux...

Mais tout se paye: putsch ou intervention militaire , décès d'opposants, féroce répression dans le cas du Tchad: le 20 octobre 2022, une centaine de victimes qui demandaient le respect des échéances électorales pourtant en principe négociées et actées furent exécutés par l'armée -carnage auquel le jeune leader de l'opposition, Succes Masra , a échappé de peu.

Cette toute puissance de l’armée locale, - dans le cas de la Centrafrique et du Tchad, mais aussi sous d’autres formes en Côte d'Ivoire, qui ont été installés quasiment depuis les "Indépendances" devient une source de déstabilisation du politique sur le long terme, et d'irritation grandissante des populations, quand elle sert les despotismes en place et se montre relativement inefficace devant les problèmes militaires urgents, telles les menées grandissantes des groupes djihadistes au Sahel.

Certes avec bien des nuances: mais c'est justement l'emprise de l'ancienne puissance coloniale qui unifie les situations, ainsi qu'à contrario l'expansion djihadiste: on a vu le conflit sahélien tourner à la guérilla et la contre guérilla, , la force Barkhane ou Sabre nomadisant comme AQMI ou l’État islamique par delà des frontières poreuses, provoquant une fragilisation accrue de régimes et d'armées que l'on était censé renforcer.

PAR LES RÉSEAUX SOCIAUX,

UNE ACCELERATION DE L'HISTOIRE

L'opinion populaire des grandes métropoles africaines, et la jeunesse en particulier, connaît à la fois les principales structures de la domination (bases militaires, monnaie, matières premières), et se tient informée au jour le jour de la situation politico militaire des pays proches. Et c’est ce qui fait toute la différence.

Il faut bien le dire: pendant 60 ans, c’est dans le silence , et le brouillard de la désinformation que se passaient , -ou qu'on les faisait passer auprès de l'opinion française, à la fois la gouvernance à distance , mais surtout les interventions militaires, sous prétexte répété de « protection des ressortissants »  , confondant la cause et la conséquence...

Tout change , et tout s'inverse, dès lors que par les réseaux sociaux des centaines de millions de citoyens africains, non seulement s'informent en instantané, mais aussi récupèrent leur propre histoire. Des leaders politiques , et parfois des « lettrés » médiatiques auto proclamés produisent via des sites , des vidéos, des groupes what'sap , des discours alternatifs instantanés, qui font jeu égal aux grandes chaînes internationales de télévision(ou les détournent) ou aux radios reflétant les opinions de Paris- mais se substituent aussi aux chaînes nationales , discréditées à proportion de la démonétisation de la parole du despote local.

Certes , cette explosion de la parole anti coloniale est biaisée, peu cultivée, privilégiant l'affrontement et le « clash » à l' argumentation et au dialogue. Mais pour la première fois dans l'histoire africaine, ce lieu invisible et influent est celui où « la parole n’appartient plus aux seuls puissants », selon l’observation d'un politologue ivoirien.

Ce contre discours , à l'occasion de la crise malienne , a émergé dans l'ordre du politique et sans doute dans les pires conditions. Mais à qui la faute ?

Et ce contre discours est en train de se concrétiser en un contre modèle de dégagisme, symétrique au modèle tout aussi séquencé d'intervention politico-militaire française dont nous avions analysé les étapes , à l'occasion des débuts de la guerre au Mali2.

Qui ne voit la symétrie de la perte d'influence et de l'expulsion des forces françaises en Centrafrique, Mali, Burkina ? Au lieu de dominos , il faudrait sans doute parler de contagion transfrontalière, comme si internet réalisait les fantasmes de subversion du situationnisme... Mieux vaudrait relire alors Antonio Gramsci et Guy Debord que Marx ou Fanon pour mieux comprendre ce qui se passe et mieux encore ce qui se trame en Afrique sub saharienne...

Dès lors , pour un très faible investissement ,via l'instrumentalisation de ces mouvements anti coloniaux, tout de ressentiment et de recherche d'un bouc émissaire devant les despotismes locaux, sourdement inquiets des attaques djihadistes de l’autre, ces régimes globalement illégitime peuvent être renversés du jour au lendemain. Certes les « usines à troll » d'Evgueni Prigogine n'ont guère de mal à tourner par le Sud une puissance française appuyant l'Ukraine( dont on sait la cause fort peu populaire en Afrique).Mais les avatars pro poutinien sont légion sur les réseaux sociaux, et si peu sont payés , beaucoup sont simplement conquis,ou bernés par une Russie dont ils ignorent la gouvernance , le passé impérial, voire le présent néo colonial.

Ces contre « révolutions oranges » anti françaises sont inévitables : la nouvelle géopolitique est mondiale, et le champ conflictuel devient aussi virtuel que réel, déterritorialisé plus qu'attaché à tel pays ou continent.

GOUVERNER EN AFRIQUE, GOUVERNER L' AFRIQUE

Le récent discours d'Emmanuel Macron , qui se voudrait une refondation , voire un tournant de la politique africaine en Afrique- car il y en a toujours , quoiqu'il en ait- ne serait t il qu'un discours, parfois un exorcisme du passé, souvent un rideau de fumée , si ce n'est un enfumage ou un alibi ?

Car les réalités sont têtues, et ce n'est pas une nouvelle et inhabituelle « humilité » facilement proclamée qui y changera grand chose...

Il y a comme un point obscur dans le discours macronien : la question de la gouvernance. De la gouvernance interne des États africains, sous couvert du Maître lointain , mais omniprésent. La gouvernance depuis l’Élysée ou le ministère de la Défense ensuite, car c'est bien à cela que servent les bases militaires françaises : sans elles en quelques mois les

ajustements se feraient et les régimes despotiques seraient emportés.

Outre que le discours macronien est dans le déni d'une gouvernance continue, quotidienne, tatillonne( par diplomates, visites réciproques, lobbies, appels transcontinentaux...), il y a une particularité proche d'une pathologie que je laisserai les spécialistes qualifier : l'attribution à l'autre (les gouvernants maliens par exemple) de l'échec ; le retournement de l'argument, même dans le ridicule achevé : au cœur de la Francafrique- ici le Gabon , où on adoube implicitement Bongo pour les élections à venir, (50 de règne familial...) pour une autre présidentielle , on proclame : « Il n’y a plus de Françafrique ! »En pleine stratégie d'évitement des sujets qui fâchent et au milieu de manœuvres des plus classiques : « il n’y plus de politique africaine »!

Et dans la volonté de déni et d’autosatisfaction, une volonté têtue de sans cesse « rejouer les coups passés » et de se convaincre qu'on a toujours eu raison : l'erreur et l’échec , c’est toujours les autres en quelque sorte...

Ajoutons à cela un ton comminatoire et des gaffes à répétition qui ne passent pas,surtout d'un cadet en âge auprès de potentats cacochymes qu'on a laissé se succéder sans fin mais que la simple politesse en Afrique ou ailleurs devrait pousser à ménager publiquement... … Mais après tout, on ne refait pas l'homme : y a t il une grande différence au fond, avec les pratiques et les attitudes du président Macron sur le plan intérieur, franco- français ?

Pourtant , des dictatures (j'emploie volontairement ce mot qui choque les politologues africanistes confortant le Prince dans l'équivoque et l'euphémisation), nous en connaissons tous :massacres, tortures et prisons sont vus cyniquement comme ajustement du politique. On appuie des dynasties se perpétuant durant des demi siècles ou des présidents littéralement incapables. Pillage des pays , et destruction des sites voire empoisonnement des populations ( voir l'intolérable scandale des nigériens autour d'Arlit irradiés pour « notre » uranium..); des paysans camerounais ou gabonais en justice contre des « sociétés coloniales » françaises, héritières des « Grandes compagnies » d'autrefois, aujourd'hui encore, pour des plantations esclavagistes. Des villages pollués ou des campagnes pourries par le pétrole déversé , comme en ce moment au Gabon: ces cas argumentés sont bien connus et parfois irrémédiables, et visent des entreprises françaises sans morale et sans scrupules .Tout cela prospère , ou plutôt détruit sous couvert du Maître et avec l’appui des corps expéditionnaires français : 60 interventions militaires en 60 ans d'  « Indépendances » !

Il n'a pas de malédiction africaine d'avoir la France comme ancien colonisateur, ni de malencontre d'une certaine classe politique franco- africaine- car tous,ici et là bas, profitent de ces incestueuses relations inégales, très souvent financièrement, décideurs et affidés.

Il faudrait, comme le proposait autrefois Georges Balandier, un « grand Détour »,depuis l'Europe par exemple, pour s'apercevoir simplement de ce que la situation française, en Afrique est « en retard d'une décolonisation », et imaginer le champ des possibles. Une ligne rouge d'un rapport plus équitable a toujours existé dès avant les Indépendances. Elle doit être impérativement actualisée : dans le cas contraire la liste des « dominos » s’accroîtra pays après pays …

Et la France perdra en Afrique subsaharienne les avantages de la diffusion de sa langue et toute son influence diplomatique , le recours privilégié aux matières premières sera bel et bien fini-et peut être y perdra t on des deux cotés !

Un autre rapport à l'Afrique est possible : voulu , il reste encore envisageable et porteur d’espérance. Dénié , il sera forcé et se terminera dans un repli sans gloire.

1Politologue, spécialiste de l'Afrique subsaharienne, Paris

2La guerre au Mali, sous la direction de Michel Galy, éditions de la Découverte, 2013.

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