Michel J. Cuny
Ecrivain-éditeur professionnel indépendant depuis 1976. Compagnon de Françoise Petitdemange, elle-même écrivaine-éditrice professionnelle indépendante depuis 1981.
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Billet de blog 1 avr. 2015

Pour en finir avec la Cinquième République (6)

Michel J. Cuny
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    1958 : L’impérialisme militaire français à la croisée des chemins

    En présence du flottement qui accueille la proposition d’insérer, dans la Constitution de 1958, une formule destinée à bloquer le vote communiste, Edmond Barrachin n’a plus le moral. Il l’avoue à ses camarades du Comité consultatif constitutionnel en ce mémorable 1er août 1958 :
    « Monsieur le président, je suis déçu, car je croyais qu’avec l’avènement de cette Ve République, nous entendrions le signal non seulement du renforcement de l’autorité de l’État mais aussi de la défense de cette République contre toutes les menées subversives. » (Volume II, page 129)

    Le suffrage universel populaire, c’est bien beau… mais à condition de rogner un peu les ailes au bon peuple. Cré nom ! Et notre Edmond de remettre immédiatement l’ouvrage sur le métier :
    « Pour ceux qui étaient là ce matin, je m’excuse de répéter mes arguments qui n’ont pas changé dans mon esprit : l’une des raisons majeures de la faiblesse de notre démocratie populaire, chacun le sait, c’est la participation massive d’une représentation communiste au Parlement d’une part ; d’autre part, il faut bien le dire, dans tous les organismes de l’État républicain, les communistes sévissent à leur aise. » (page 129)

    Avec 26,5 % des voix aux élections législatives de 1951, et encore 25,7 % à celles de 1958, le parti communiste est, alors et de très loin, le premier parti de France. Il est choisi par un Français ou une Française sur quatre… Fait, pour une part essentielle, de militantes et de militants, comment imaginer qu’il ne soit pas un peu partout présent et actif, et plus particulièrement dans les organismes d’État ?

    Justement, après Robert Bruyneel, que nous entendrons plus tard, voici le professeur à Sciences-Po, Jacques Chardonnet, qui vient à la rescousse du pauvre Barrachin :
    « Si j’ai été amené à participer à cet amendement, c’est parce que je suis épouvanté - je suis universitaire - de la colonisation communiste dans l’Université et non pas seulement dans l’enseignement primaire et secondaire mais peut-être et surtout dans l’enseignement supérieur dont je fais partie. Cette colonisation est un véritable prototype de ce que le parti communiste a fait dans les démocraties populaires de l’Europe centrale en 1945 et 1948. Je connais les méthodes, ce sont exactement les mêmes qui sont appliquées. Je crois que des mesures d’autodéfense sont nécessaires. » (page 130)

    Effectivement, mieux vaut prévenir que guérir… Or, il y a plus grave. En sa qualité d’universitaire spécialiste des sciences politiques, Jacques Chardonnet scrute les lointains… Il voit s’avancer le redoutable préambule de la Constitution de 1946, et il anticipe une éventuelle collision rien moins que désastreuse :
    « Si, par ailleurs, un amendement de cet ordre, de cet esprit, n’était pas adopté, je crois qu’on pourrait tirer parti du préambule de la Constitution [qui renvoie à celui de la Constitution de 1946], et notamment du respect des libertés auxquelles il est fait allusion, pour interdire ensuite, comme non constitutionnelles, des lois d’autodéfense contre le parti communiste. » (page 130)

    Il faut donc hisser le système d’autodéfense contre le parti communiste jusque dans le corps même de la Constitution de 1958 pour que le Préambule de celle de 1946 ne puisse plus y toucher…

    Retournons-nous maintenant vers Robert Bruyneel qui tremble à son tour pour l’amendement anticommuniste :
    « Je viens d’entendre dire que, si on l’adoptait, on ferait perdre au référendum [de ratification par le suffrage universel] 500.000 voix. »

    C’est effectivement Paul Coste-Floret qui a mis en garde les membres du Comité consultatif constitutionnel contre le danger de voir un électeur ou une électrice communiste sur dix comprendre le sens réel de la limite constitutionnelle qui menaçait l’existence même d’un vrai parti communiste…

    500.000 voix ! s’exclame Robert Bruyneel :
    « Lesquelles ? Ceux qui ont déjà dit "non" au référendum, avant de connaître même ce que contenait notre avant-projet. Oui, vous allez faire perdre 500.000 voix et peut-être plus, mais les voix de ceux qui sont en Algérie, les voix de ceux qui se souviennent de la trahison communiste qui nous a fait perdre l’Indochine, les voix de ceux qui se battent actuellement en Algérie contre la trahison communiste, pour nous maintenir cette province française ? » (page 129)

    On le voit : ici les peuples indochinois et algérien ne comptent pour rien dans la libération de leurs pays… Tout est de la faute du parti communiste. En bonne logique, il faut donc l’étouffer dès la Constitution, ne serait-ce que pour ne pas dresser contre soi l’armée française dont il paraît qu’elle va recevoir son vrai chef en la personne de Charles de Gaulle. Et Robert Bruyneel de mettre tout le monde en garde :
    « Songez à l’armée française, qui se bat et qui n’admettrait pas, qui ne peut pas comprendre qu’on ne prenne pas des mesures nécessaires contre le parti communiste, les mesures qu’on a prises partout : il existe même dans la Constitution du Panama, à l’article 100, une mesure contre le parti communiste. » (page 130)

    On le voit : la France de ce temps-là était déchirée au plus profond d’elle-même. C’est sur ce déchirement opéré à l’occasion d’une sorte de lutte à mort qu’a été bâtie et que repose toujours la Constitution de 1958 dont certaines caractéristiques ont été plus récemment accentuées dans le sens de la violence d’un exécutif de plus en plus livré à lui-même, tandis que le peuple n’est plus guère qu’une foule politiquement aux abois, et économiquement dans un marasme que surplombent ces quelques joyaux internationalisés que constituent les entreprises du CAC 40 et leurs multiples dépendances, tandis que la finance internationale, appuyée sur les armées occidentales, veille au grain, frappant soudainement ici ou là, par les menaces, par les embargos ou par la guerre.

    Une guerre que la France offre sur un plateau, et par la grâce de la Constitution de 1958, à ses présidents de la république qui s’y font d’ailleurs très bien, et de plus en plus rapidement.

    Le 1er août 1958, l’amendement tendant à permettre l’interdiction du parti communiste sur le fondement de la Constitution en cours d’élaboration était déclaré "pris en considération" à une majorité de 12 voix contre 11 par le Comité consultatif constitutionnel. Mais la messe n’était pas encore dite…

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