Faussaires de l'économie - 41 : Thomas Piketty, têtu jusqu'à plus soif

En faisant intervenir le travail salarié et l'esclavage dans sa réponse à la question "Qu'est-ce que le capital ?", Thomas Piketty a effleuré le problème de la création de richesses. C'est-à-dire, en mode capitaliste de production, la question de l'extorsion de plus-value. Mais il se garde bien d'en venir à la production, y compris jusque dans cet endroit où il est censé définir le capital.

En conséquence, voici à quoi il aboutit, après avoir, à juste titre, refusé de sacrifier à la notion plus que bâtarde de "capital humain" :

"Le capital non humain, que nous appellerons plus simplement le « capital » dans le cadre de ce livre, regroupe donc toutes les formes de richesses qui peuvent a priori être possédées par des individus (ou des groupes d'individus) et transmises ou échangées sur un marché sur une base permanente." (page 83)

C'est  donc la propriété mobilisable sur un marché quel qu'il soit qui définit le "capital"... Autrement dit, dès qu'il y a possibilité de vente, il y a capital... D'aucuns penseraient qu'il ne s'agit là que de commerce... C'est-à-dire du parcours ordinaire de toute marchandise. Est-ce déjà du capital, selon Thomas Piketty ? Si oui, renvoyons-le sans plus de façons  aux remarques que Karl Marx appliquait à quelqu'un d'autre dans l'Introduction dont nous ne cessons de parler :

"La marchandise dont Adam Smith s'occupe est, dès le départ, du capital-marchandise (qui, outre la valeur-capital consommée dans la production de la marchandise, renferme la plus-value), donc une marchandise produite sur le mode capitaliste, le résultat du processus de production capitaliste. C'est celui-ci qu'il aurait donc fallu analyser d'abord, ainsi que le processus de valorisation et de création de valeur qu'il implique."

Mais nous savons que Thomas Piketty a décidé, lui, une fois pour toutes, de faire l'économie de la production. Il ne nous en parlera pas. D'ailleurs, le voici qui quitte déjà les considérations théoriques pour nous faire entrer très concrètement dans le vif de son sujet :

"En pratique, le capital peut être possédé soit par des individus privés (on parle alors de capital privé), soit par l'Etat ou les administrations publiques (on parle de capital public)." (page 83)

Voilà donc un capital bien débonnaire... Il peut même s'alimenter auprès de tout ce qui ne marche qu'à coup d'impôts...

Mieux encore :

"Il existe également des formes intermédiaires de propriété collective par des personnes morales poursuivant des objectifs spécifiques (fondations, Eglises, etc.), sur lesquelles nous reviendrons. Il va de soi que la frontière entre ce qui peut être possédé par des individus privés et ce qui ne peut pas l'être évolue fortement dans le temps et dans l'espace, comme l'illustre de façon extrême le cas de l'esclavage." (pages 83-84)

Comme on le voit, Thomas Piketty ne peut pas s'empêcher de flirter de temps en temps avec l'exploitation du travail productif... mais ça ne dure jamais bien longtemps.

Et voici jusqu'à quelle aberration finit par conduire cette façon de définir un capital qui peut vraiment être tout et n'importe quoi, puisque arrivé, comme l'âne de Buridan, à la croisée des chemins, voici que Thomas Piketty aberre devant les vastes étendues qui pourraient sans doute devenir un jour, du fait de sa définition sans fin, du "capital" tout pur:

"Il en va de même pour l'air, la mer, les montagnes, les monuments historiques, les connaissances." (page 84)

Vous vous trompez, monsieur Piketty : de ce côté, il n'y aura éventuellement que de la rente issue de l'appropriation de ces éléments par les uns au détriment des autres. Or, pour que cette rente puisse exister, vous savez très bien qu'il faut qu'ailleurs l'exploitation par le capital fonctionne à merveille. Que n'avez-vous vraiment lu David Ricardo !...

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