Pourquoi et comment ils ont tué Muammar Gaddhafi - Série A - numéro 54

    La hiérarchie des différents impérialismes

    Après nous avoir donné une évaluation de ce qu’ont pu coûter à la Libye les exactions perpétrées, sous différents prétextes, par les puissances anglo-saxonnes occupées à lui faire payer sa lutte permanente contre l’impérialisme et le fait plus ancien de les avoir chassées de son territoire, Axel Poniatowski aborde la question de la force économique réelle et potentielle de ce pays pétrolier :
    "Le PIB annuel par habitant (5,7 millions actuellement) est, théoriquement, le plus élevé d’Afrique, à raison de 7 895 dollars par personne si l’on s’en tient aux seules statistiques."

    "Théoriquement"… Car, ajoute-t-il aussitôt :
    "En réalité, ce PIB est tombé à 4 000 dollars par habitant en 2005, soit moitié moins qu’en 1992. Les salaires ont été gelés et le cours du dinar libyen a perdu 70% de sa valeur en trente ans, rendant plus onéreuses les importations."

    Pour quelles raisons ? Qu’a-t-il bien pu se passer ? Le fait est que nous sommes dans un chapitre que le rapporteur a intitulé : "La Libye dans l’impasse." Cette malheureuse situation serait le fait d’une spéciale impéritie libyenne ?

    Nous croyions avoir entendu parler d’un embargo décidé de façon totalement abusive… Mais non, nous faisions sans doute erreur. C’est la Libye elle-même qui se débrouille très mal. La preuve ? Lisons la suite :
    "Le régime libyen s’est ainsi retrouvé face à une population dont le niveau de vie s’est effondré. Les pouvoirs publics n’ont apporté aucune réponse à des besoins collectifs croissants (santé, éducation, infrastructures diverses) provenant d’une croissance démographique élevée, de l’ordre de 3% par an (la moitié de la population libyenne a moins de 15 ans). Ils n’ont pas su, non plus, diversifier une économie essentiellement fondée sur la rente pétrolière et où l’agriculture et l’industrie ne tiennent qu’une faible place."

    On le voit, les Libyens n’avaient pas besoin de l’aide des pays occidentaux pour s’enfoncer dans la misère : ils pouvaient y parvenir à eux tout seuls… L’embargo n’aura eu absolument aucune influence.

    Peu à peu, tout s’est mis à se déglinguer… En particulier, du côté de Benghazi, là où il y avait un certain hôpital…
    "Revers diplomatiques, échec économique… Le régime libyen s’est heurté à de fortes contestations internes, notamment en Cyrénaïque (région de Benghazi) où il n’a pas hésité à utiliser la force pour réprimer certaines manifestations. Le colonel Kadhafi a également constaté avec inquiétude que son pouvoir était contesté au sein de l’armée…"

    À tout cela, l’Occident ne pouvait strictement rien… L’impasse n’était que libyenne. Comment aurait-il pu venir à l’idée de qui que ce soit d’essayer de pousser un peu au désordre ?... Et tout spécialement dans la région de Benghazi ? Pourquoi ne pas ajouter, aux différents bombardements, quelques petits effets de seringues…

    N’empêche que l’embargo, c’était déjà une très gentille intervention dans les affaires intérieures de la Libye… Mais cela, Axel l’a maintenant complètement oublié.

    En conséquence, une fois qu’il nous a très tranquillement conduits ici, peut-il brandir la rubrique suivante :
    "Les revirements en politique étrangère, condition de la survie du régime libyen."

    Mais, avec la logique que nous commençons à lui connaître, le rapporteur de la Commission d’enquête, saute dans une direction où nous ne nous attendions plus à le voir venir :
    "Au milieu des années quatre-vingt, le Président des États-Unis Ronald Reagan s’est référé à plusieurs reprises au concept « d’État voyou » (Rogue State). Le premier pays auquel il l’a appliqué a été la Libye (conférence de presse du 7 mai 1986). Aucune définition précise n’a été donnée, au départ, de ce concept, pouvant être utilisé à l’encontre de tout pays menaçant la sécurité des États-Unis ou ne se conformant pas au système de normes internationales."

    On voit l’arbitraire… de l’embargo… Mais pourquoi donc le voyons-nous maintenant ? Parce qu’ici l‘"État-voyou" n’est pas le fait de la seule Libye. Il peut même tomber sur n’importe quel pays. Axel lui-même semble s’en inquiéter :
    "Il s’est ensuite appliqué à trois autres – Iran, Irak et Corée du Nord – accusés avec la Libye de vouloir acquérir des armes de destruction massive, de soutenir le terrorisme, de gouverner leur population par la terreur et de déclarer publiquement leur animosité à l’égard des Etats-Unis."

    Nous avons effectivement gardé le souvenir des "armes de destruction massive" de Saddam Hussein : chacun sait désormais ce qu’il faut en penser. Mais qu’importe : l’Irak est maintenant en morceaux…

    Et, alors que le Rapport d’Axel Poniatowski a été établi au tout début de l’année 2008, nous y découvrons déjà le sort qui devait être celui de la Libye trois ans plus tard, et à partir de l’un des prétextes dont le rapporteur vient de nous fournir la liste :
    "Face à ces pays, les États-Unis ont décidé de mettre en place une politique en deux volets : s’efforcer d’y favoriser un changement de régime ou à défaut, modérer l’attitude des gouvernements en place ; empêcher ces régimes d’acquérir des armes de destruction massive, considérées comme une menace pour la sécurité des États-Unis."

    Alors… le pot aux roses ?... Pourquoi donc le brave Axel vient-il tout à coup sur ce terrain, tandis qu’il a très bien oeuvré, précédemment, pour nous montrer la Libye sous les traits d’un pays engagé dans l’impasse de ses propres incapacités ?

    N’oublions jamais qu’il a travaillé autrefois pour la firme Thomson en Arabie saoudite… et qu’il connaît parfaitement la concurrence qui fait rage entre les fabricants d’armes ici ou là dans le monde.

    C’est d’ailleurs ce qu’il nous avoue avoir sur le coeur quand il songe aux États-Uniens :
    "L’instrument privilégié de la politique américaine a été l’embargo économique unilatéral en vue d’isoler chaque pays incriminé. Ce type d’embargo s’ajoutait, le cas échéant, à des sanctions internationales déjà mises en œuvre et pouvait concerner des compagnies non américaines. Le Congrès a ainsi voté en 1996 la loi de sanctions contre l’Iran et la Libye (Iran / Libya sanctions Act) qui pénalisait les sociétés étrangères qui investissaient dans les industries pétrolières de ces deux pays."

    Dans ce contexte, quel prix pouvait avoir la mise en oeuvre d’une stratégie de récupération des infirmières bulgares et du médecin palestinien ?

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