Michel J. Cuny
Ecrivain-éditeur professionnel indépendant depuis 1976. Compagnon de Françoise Petitdemange, elle-même écrivaine-éditrice professionnelle indépendante depuis 1981.
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Billet de blog 12 avr. 2015

Pourquoi et comment ils ont tué Muammar Gaddhafi - Série A - numéro 55

Michel J. Cuny
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    Quand le sort de Saddam Hussein illustrait le sens profond de la politique US envers la Libye

    Dans son Rapport, Axel Poniatowski poursuit son analyse un peu embrouillée de ce qu’il appelle les "revirements en politique étrangère" de la Libye. Mais, tout à fois, il égratigne les États-Unis, dont il nous a bien montré en quoi les décisions d’embargo, parfois relayées par l’ONU, sont un des outils désormais permanents dans la concurrence internationale…

    Passons à la suite :
    "La politique à l’encontre des « États voyous » a montré ses limites et n’est plus guère en honneur aux États-Unis, mais le seul pays qui ait réellement souffert de l’embargo international et des sanctions américaines a été la Libye, dont l’économie s’est effondrée."

    En quoi la politique américaine d’embargo aurait-elle montré ses limites ?... C’est qu’elle ne suffit pas pour faire tomber la structure interne des pays visés. L’embargo en Irak n’a pas conduit les Irakiens à se dresser contre Saddam Hussein. Il a fallu l’intervention militaire massive de l’Occident (moins la France) en 2003 pour en venir à bout, et achever le travail par la pendaison du président irakien le 30 décembre 2006.

    La suite du propos d’Axel Poniatowski permet de vérifier de façon indirecte que c’est bien ce type de chute qu’il a lui aussi en tête :
    "Par ailleurs, l’intervention américaine en Irak a fait réfléchir les dirigeants libyens sur la pérennité de leur pouvoir, alors même que le colonel Kadhafi, traditionnellement hostile au fondamentalisme islamique, avait été l’un des premiers chefs d’Etat à condamner les attentats du 11 septembre."

    En admettant qu’il y ait eu un revirement libyen, il est assez clair qu’il y a eu également un revirement états-unien. Mais il est assez clair aussi que le guide libyen reste une cible de choix… Et que la Libye n’a pas pour autant dévié de sa ligne anti-impérialiste. D’ailleurs, Axel Poniatowski en convient lui-même :
    "Les revirements libyens en politique étrangère n’ont pas eu pour origine une nouvelle conception du monde. Ils tirent leur origine d’un constat de trente ans d’échecs sur la scène internationale, qui ont mis en danger le régime du colonel Kadhafi, menacé à l’extérieur, contesté à l’intérieur."

    Bien sûr, Axel veut nous dire que les échecs sont le fait de la Libye…

    Mais, de ce qu’il dit, il est assez facile d’inférer que, depuis les bombardements de Tripoli et de Benghazi en 1986, c‘est la politique états-unienne qui est décidément tombée sur un bec : Muammar Gaddhafi est toujours le guide de la Jamahiriya socialiste libyenne qui, elle-même, est encore là.

    Entrons alors dans le détail des éléments de revirement que le rapporteur retient pour sa part :
    "Les changements de politique étrangère ont suivi trois axes :
   
• la normalisation des relations avec les pays occidentaux ;
   
• le repositionnement dans le monde arabe ;
   
• la poursuite d’une politique d’influence en Afrique, mais en utilisant la médiation plutôt que l’intervention militaire."

    Quant au premier élément, qui renvoie à l’affaire de Lockerbie, le point principal est le suivant :
    "La Libye reconnaissait officiellement sa responsabilité dans l’attentat et acceptait de verser 10 millions de dollars par passager ayant péri. Le coût total de l’indemnisation pour l’État libyen s’élevait à 2,7 milliards de dollars."

    Le début du propos est complètement erroné : il n’existe aucun document dans lequel la Libye aurait reconnu quelque responsabilité que ce soit dans l’attentat de Lockerbie. De même pour l’attentat du Ténéré.

    Par ailleurs s’agissant de l’indemnisation des victimes du premier attentat rapporté ici, elle n’avait pas encore abouti à l’époque où Axel Poniatowski écrivait son Rapport. Au début de 2008, elle n’est encore qu’en discussion.

    Mais, pour cette époque ultérieure, référons-nous à ce qu’écrit Françoise Petitdemange :
    "La Libye, lasse d’avoir affaire à tant de mauvaise foi de la part des accusateurs anglo-saxons, veut en finir et le fils de Muammar Gaddhafi et de Safia Farkash, Saïf al-Islam, est chargé de négocier avec les États-Unis. En juillet 2008, un accord paraît proche de se sceller : la Libye se dit prête à indemniser les familles des victimes des attentats si les familles des victimes du bombardement de la Libye, en 1986, le sont aussi. Le 31 juillet, le Congrès des États-Unis approuve la Libyan Cleams Resolution Act (Libye - Loi sur le règlement des revendications) redonnant à la Libye une immunité, pleine et entière, dans les cours de justice états-uniennes, qui lui avait été retirée pour les crimes que les agents de la CIA commettent, en toute impunité, partout dans le monde." (La Libye révolutionnaire dans le monde (1969-2011), Éditions Paroles Vives 2014, page 463)

    On le voit : la Libye avance au fur et à mesure des contreparties qu’elle obtient…
    "Au mois d’octobre 2008, la Grande Jamahiriya Arabe Libyenne Populaire Socialiste verse la somme de 2,7 milliards de dollars (soit 10 millions par victime) aux 270 familles pour un attentat dont aucun de ses membres n’est responsable et coupable." (même ouvrage, page 464)

    Par contre, en ce qui concerne l’histoire récente de la Libye, il y a ici un élément qu’il faut sans doute prendre en compte dans la mesure où il préoccupera les membres de la commission d’enquête sur les conditions de libération des infirmières et du médecin bulgares détenus en Libye et sur les récents accords franco-libyens : c’est le rôle que joue Saïf al-Islam, fils de Muammar Gaddhafi.

    Ceci dit, l’ensemble de la démarche précautionneuse de la Libye aura produit, quelques mois après l’effondrement de l’Irak de Saddam Hussein et la fuite désespérée de celui-ci (il serait arrêté le 13 décembre 2003), un résultat essentiel, que rapporte Axel Poniatowski :
    "Le 12 septembre 2003, le Conseil de sécurité vote la fin de l’embargo, par 13 voix pour et 2 abstentions, celles de la France et des Etats-Unis."

    La France…

(Françoise Petitdemange, La Libye révolutionnaire dans le monde (1969-2011) : http://www.livres-de-mjcuny-fpetitdemange.com/#accueil.A/s0c/Tous)

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