Faussaires de l'économie - 24 : La répartition, rien qu'un jeu de dupes

Evidemment, même si Thomas Piketty se fâchait tout rouge contre le mode capitaliste de production, il n'est pas certain que celui-ci aurait à s'effrayer outre mesure. En effet, il aurait toutes les chances, même en cherchant bien, de ne pas trouver chez ce jeune professeur d'économie le soupçon d'un début de contestation véritable. Il y verrait, par contre, une masse assez impressionnante d'enfantillages. A commencer par celui-ci :

"[...] si la propriété du capital était répartie de façon rigoureusement égalitaire et si chaque salarié recevait une part égale des profits en complément de son salaire, la question du partage profits/salaires n'intéresserait (presque) personne." (page 73)

C'est en effet que nous nous trouverions en régime socialiste... non pas au sens d'un Mitterrand ou d'un Hollande, ni même d'un Blum, mais de Karl Marx soi-même. Et Thomas Piketty ne paraît pas comprendre que, dans ce cas, il n'y a plus appropriation privée des moyens de production et d'échange. Ce qui est évidemment plus facile à dire qu'à faire... C'est pourquoi ce "si" ne fera peur à personne.

La suite immédiate est tout aussi ébouriffante :

"Si le partage capital-travail suscite tant de conflits, c'est d'abord et avant tout du fait de l'extrême concentration de la propriété du capital." (page 73)

Des "conflits" agissant tout juste dans la sphère de la répartition... C'est-à-dire : des tout petits conflits qui n'engagent pas à grand-chose. Rien qu'un peu de grèves, quelques manifestations : il s'agit de jouer sur les marges... Mais, à cet endroit, on ne risque guère de retrouver les fusils de la maréchaussée.

Rien donc qui puisse mettre en cause l'exploitation. Car, il faut le rappeler, celle-ci n'est atteinte que lorsqu'il y a une remise en cause de l'appropriation privée des moyens de production et d'échange. Et tout simplement, parce que, d'être coupée de ses outils de travail - la terre, y compris -, cela réduit toute une partie de la population travailleuse mondiale à ne pas même disposer librement du pain et de l'eau, et à devoir accepter de se plier à un travail qui ne sera rémunéré qu'à concurrence des moyens nécessaires à recueillir cela pour un usage de survie.

Pendant ce temps, la propriété du capital peut bien se concentrer comme elle veut : l'exploitation va bon train, ce qui ne risque surtout pas de troubler celles et ceux qui jugent leur situation dans le monde à la dimension de leur patrimoine et de ce que d'autres ont éventuellement de plus qu'eux dans ce registre de... propriétaires, qui n'est, par définition, pas celui des prolétaires.

Mais ici, Thomas Piketty devient complètement aveugle, comme nous le savons. Certes, il n'est pas le seul de sa corporation à oublier de se soucier de l'exploitation (fondement, en régime capitaliste, de la mesure de la valeur économique) ne serait-ce que dans l'intérêt de la pure science économique, s'il en est une. Si oui, ce qui est sûr, c'est qu'elle se cache bien. Sans doute parce que la mauvaise science économique chasse la bonne...

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