Jean Ferrat, ma maman et leur HLM

Un des moyens de protéger la mémoire des gens qui disparaissent, c’est de les mettre dans nos écrits.

Juliette, ma grand-mère, était aveugle. N’empêche qu’elle faisait tout chez elle, la cuisine comme le ménage, le repassage, tout… Elle écoutait la radio, assise à côté de son transistor à piles. A ma découverte de Maxime Le Forestier et de Georges Brassens, à mes quatorze ou quinze ans, j’avais fait une cassette audio avec la face A gorgée de l’un, la B pleine de l’autre, jusqu’à n’en plus tenir. Je substituais mon lecteur de cassettes à son transistor sans que Mémère renâcle… Elle trouvait Le Forestier joli, parce que c’était doux, bien chanté, qu’il avait une belle voix. Quant au contenu, Parachutiste, Entre quatorze et quarante ans, Dialogue, Petit robot, J’m’en fous d’la France…, toute conservatrice qu’elle était, elle ne m’en a jamais fait le moindre commentaire… Par contre, elle aimait nettement moins Brassens, qui ne faisait qu’à chanter des gros mots. Les gougouttes de Margot, la ronde des jurons, les amants, les cocus, les braves pandores à deux doigts de succomber…, ça malmenait grave les convenances et interdits qui, immuables, régissaient, structuraient sa vie. Moi j’adorais et toujours adore les gros mots du chanteur à la pipe ; souvent je pense à Mémère en l’écoutant, le fredonnant.

La chanson préférée de ma Maman, c’est La Montagne, de Jean Ferrat. Longtemps ce fut son refuge, son espoir. Je ne parle pas des reliefs d’Ardèche, des genêts, de la fougère et de ce vin qui n’était qu’horrible piquette, non. Mais du HLM de la chanson : « Il faut savoir ce que l’on aime / Et rentrer dans son HLM / Manger du poulet aux hormones ». Je crois que Maman n’a jamais compris le sens de ces vers, ou plutôt n’a jamais voulu les comprendre, comme un déni. Cause au HLM. Quand on vit seule avec une maigre pension trimestrielle et six enfants, dans un taudis où les jours de mauvais temps, elle devait déployer de partout des seaux, des bassins et casseroles pour recueillir la pluie qui gouttait en abondance du plafond, on peut rêver d’un HLM qui forcément ne pouvait qu’égaler le plus beau des châteaux d’Espagne ou d’ailleurs. Sou après sou, elle à économisé de quoi payer la caution. J’étais encore en maternelle ce jour où, à midi, notre grande sœur Colette est venu nous chercher, les trois petits que nous étions, Sergine, Daniel et moi. L’itinéraire était bien plus long, interminable même, qui nous menait du centre-ville à la sortie de Bar-sur-Seine, place du 8 mai. Les murs étaient blancs, l’appartement nous semblait immense, il y avait des chambres, des WC à l’intérieur avec une chasse, une salle de bains avec un robinet d’eau froide, et un second d’eau chaude, une baignoire : le grand luxe ! Et le bonheur, presque la consécration pour Gilberte, ma Maman. À ses enfants, elle offrait ce nid douillet, confortable.

Alors quand j’écoute cette chanson-là, à ce passage précis, bien sûr que je sais la frontale attaque sur cette société de consommation qui s’installe alors. Mais c’est surtout ce HLM que je vois, que je ressens, dans ma chair de poule de gamin, entre ces murs blancs, cet appartement nu qui va vite se peupler de nos vies. La chanson est un formidable matériau qui accompagne nos existences et, dans ses vers, fixe notre mémoire, garde intactes nos émotions.

Sur son lit de douleurs, la veille de sa mort, je lui ai chanté La montagne. Je crois qu’elle a souri, que dans sa tête elle l’a fredonné avec moi. J’avais l’impression d’une folle complicité, d’une chanson d’amour entre elle et moi. Enfin, juste à temps, avant le clap de fin, faire l’aubade à Maman…

Cet article est extrait du site NosEnchanteurs, le Quotidien de la chanson. Plus de 7000 articles en ligne.

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