Michel Kokoreff
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Billet de blog 10 mars 2022

Michel Kokoreff
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À propos du Manifeste conspirationniste

Couverture noire, un côté faire part, sans nom d’auteur, avec une 4ème de couverture sibylline « Nous vaincrons parce que nous sommes plus profonds » : voilà à première vue un livre étrange. On imagine un propos tourmenté, sombre. C’est l’époque qui l’est, pour le moins. Si imparfait ou discutable soit-il, au moins ce livre tente-t-il d’inventer autre chose, force à penser, car « la forme est la composition des forces ».

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« Le sujet écrivant l’histoire est de droit cette part de l’humanité, dont la solidarité embrasse l’ensemble des opprimés » Walter Benjamin (1940)

Couverture noire, un côté faire part, sans nom d’auteur, avec une 4ème de couverture sibylline (« Nous vaincrons parce que nous sommes plus profonds ») : voilà à première vue un livre étrange. Son titre est un clin d’œil manifeste à d’autres manifestes célèbres. Sauf qu’il ne s’agit pas du communisme, du futurisme ou du surréalisme. Publier non pas dans une petite maison d’édition indépendante - vaguement gauchiste ou anarchiste -, mais au Seuil, ce n’est pas rien. Joli « coup » pour certains, « consternant » pour d’autres.

À peine sorti, ce Manifeste conspirationniste faisait déjà grand bruit sur les réseaux sociaux et suscitait les commentaires tantôt acerbes et critiques sur le fond (« je n’ai rien compris ! ») et l’anonymat dévoyé (ah ! le voici le « petit marquis de la radicalité »), tantôt enflammés pour louer sa radicalité sur le fond. Plutôt qu’un compte rendu dans les règles de l’art ou d’un méta-discours sur ces divers commentaires, il s’agit ici d’en proposer une lecture parmi d’autres.

Car qu’est-ce qu’un livre ? Que peut un livre, surtout savant ? Doit-il nécessairement se conformer à un certain modèle normatif trop bien établi, ou tenter autre chose, faire un pas de côté, parce que la situation le nécessite ? Peut-on affirmer – avec force ici – et s’émanciper du formatage universitaire, avec ses démonstrations de A à Z, ces notes en bas de pages, un propos linéaire comme l’histoire le serait, et surtout un auteur (ou autrice) bien identifié (e) ayant à rendre des comptes ?

Revenons un instant sur cette affaire dans l’affaire : l’anonymat – manifestement insupportable de nos jours. Or, on le sait, l’absence d’auteur ne relève pas seulement d’une politique de l’invisible (bien qu’aussi) mais d’une stratégie collective d’énonciation. Se refuser à tenir pour valable l'état de choses n’appartient à personne en particulier. On dit connaître dans le « milieu » l’auteur supposé (« bas les masques », c’est le moment de le dire !). Mais s’ils étaient plusieurs ? Peu importe ce qu’on y gagne. Cette morale qui régit nos papiers d’identité, on le sait, est un symptôme de plus de la police de la pensée. (Il y a bien longtemps, dans les années 1970, c’est à peine si on savait qui écrivait, les titres de noblesse ou faits d’armes, etc. On n’en écrivait pas moins des livres majeurs qui, en effet, « ont épargné bien des servitudes »). Voilà de quoi pointer en creux la tyrannie de la transparence à laquelle on pourra substituer l’éloge du brouillard.

En réalité, ce Manifeste conspirationniste n’est pas un livre mais multiple : un livre à thèses (on y vient) qui plongent dans l’histoire du présent ; un livre de citations (dont rêvait Walter Benjamin) pour conjurer l’éternel présent qui nous enferme ; un livre qui propose une généalogie du pouvoir sur la vie, du biopolitique ; un livre qui énonce le lieu d’un « nous » (non pas « représentatif » mais « expérientiel ») – eux-mêmes susceptibles de lectures variées selon le prisme choisi et ses centres d’intérêts.

Au fond, ce que dit ce Manifeste est ceci : nous sommes nombreux à avoir éprouvé plus ou moins confusément ces deux années un processus d’accélération technologique inouï d’enfermement sur soi et de déliaison avec les autres, on line. L’émergence du SARS-CoV-2 a joué comme un effet d’aubaine pour les gouvernements débordés par les événements : elle est venue stopper net l’explosion sociale planétaire à son zénith en 2019. Certes, cela ne dit rien des causes structurelles qui résultent des mutations du capitalisme, du productivisme illimité, de la multiplication des nouvelles zoonoses (malades virales animales transmises à l’homme), bref de l’écocide qu’elles engendrent. Néanmoins, la Covid 19 n’est pas non seulement une pandémie, mais une syndémie (la conjugaison du virus avec des effets de comorbidité) ; bref, une maladie du Capitalocène.

Mais la question centrale n’est celle-là, elle porte sur l’art de gouverner. « Comment faire faire librement aux gens ce que l’on veut qu’ils fassent ? ». Et sinon ? Le Manifeste conspirationniste creuse le sillon, multiplie les pistes, embrasse large. Il ne distingue pas toujours clairement – peut-être à dessein – complotisme et conspirationnisme. « On nous cache tout », telle serait la formule de l’un ; s’arracher à l’impuissance du réel, celle du second. Sa généalogie nous rappelle que le conspirationnisme précède le mouvement ouvrier au XIXe siècle, époque marquée par la prolifération des sociétés secrètes (répression oblige). Figure oubliée de cette tendance qui lui survivra largement : Auguste Blanqui (1805-1880), dit « l’enfermé », pour avoir passé trente ans de sa vie en prison… Mais la guerre menée à la conspiration et aux conspirationnistes est dialectique : elle vise, pour les gouvernants et les puissants de ce monde, « à s’adjuger le monopole de la faculté de conspirer ». Si, comme il est écrit, toute révolte s’inscrit dans la « dimension conspirative de l’existence », c’est qu’elle constitue la face positive de la négativité du complot.

On imagine un propos tourmenté, sombre. C’est l’époque qui l’est, pour le moins. Mais il est aussi traversé par un grand éclat de rire, comme pour souligner la dérision de ce monde consternant. Exemple parmi d’autres, soulignant l’ambiguïté de vocabulaire relevée plus haut : « Il y a quelque chose de loufoque à voir les tenants d’un régime né des « 13 complots du 13 mai 1958 » – la Vè République – se lancer dans une croisade contre le complotisme. Ou absolument logique, au contraire ».

Ce qui est en jeu, plus profondément ici, c’est de procéder à une archéologie des techniques de gouvernement des individus. Deux repères semblent essentiel : la guerre de 1914 et l’après Seconde Guerre mondiale. D’un côté, les révolutions ont été avalées par les guerres, le militarisme a tué la gauche – anarchistes compris – aussi bien que la vérité, selon notre non-auteur. De l’autre, le mythe du progrès a ouvert un boulevard à l’ère cybernétique et à ses ingénieurs sociaux animés par le rêve d’un monde toujours plus sous contrôle et acceptable. D’une boucherie à l’autre, tout un monde s’est donc à la fois effondré et reconfiguré, comme l’avait montré un type nommé Foucault dans un texte peu lu et cité sur ce qu’on entendait par police au XVIIIè siècle, avant qu’elle ne devienne l’institution que l’on connait. La situation que nous vivons dans la sidération et la douleur en serait le point d’aboutissement. Là encore, on peut en discuter, poser objections et contre-arguments à cette vision du biopolitique – sans être démuni d’appuis historico-philosophiques solides et en gardant à l’esprit ce deal étrange : vies sauvées contre vies gâchées.

Bien sûr, dira-t-on, passer d’août 1914 à mars 2020 dans la même phrase, et du Bauhaus de Weimar à la Silicon Valley, sans transitions ni médiations, ce n’est pas sérieux. De même que multiplier les allers et retours d’un siècle à l’autre, sans oublier la polis grecque et l’Inquisition : on s’y perd. Ironique rappel à l’ordre. Car les lecteurs ne sont pas idiots. Peut-être surpris, ils voient bien de quelle configuration il est question dans ce qui se présente comme une recherche ayant pour fil conducteur une guerre froide inachevée. Car telle est la principale thèse du livre, qui fait écho aux premiers textes de la revue Tiqqun (1999-2001). Qui pourra dire qu’elle est délirante !

C’est là, peut-être, où l’aspect livre de citations apparaît. Ce Manifeste cite beaucoup, longuement, références inclues : pêle-mêle, des auteurs connus, anonymes, obscurs, des ingénieurs, des chefs d’entreprises, des psychologues, des philosophes, souvent états-uniens, parfois français. Mais surtout, il mobilise un large éventail de documents « déclassifiés » rendus publics récemment et qui apportent de l’eau au moulin : une gigantesque entreprise de neutralisation douce des indisciplines et des révoltes au motif de la santé publique et au nom du positivisme ancrée dans le contexte des années 1950.  Ces auteurs ne sont pas toujours à la fête, à l’instar du fondateur du mot « sociologie » en 1840. Plus personne ne lit Auguste Comte depuis belle lurette, mais peu importe. C’est la société qui est devenue un « concept réactionnaire », et la sociologie une « sociocratie », peut-on lire. Quand même, objectera-t-on, la discipline ne s’est pas arrêtée à Comte et Durkheim.

On s’étonnera donc souvent – quant on ne s’étranglera pas ici ou là. Du sort réservé à la « question sociale », par exemple. Faut-il rappeler que l’invention du social n’a pas été que stratégique (désamorcer les émeutes et révolutions) mais politique (baser la société sur la solidarité de droit et réaffilier les surnuméraires) ? Ou encore, de la descente en flamme d’une « police des identités sociales », expédiée d’un revers de main. Les mouvements féministes, anti-racistes, LGBTQI+, etc., n’ont-ils pas pour enjeu la lutte contre la domination et la violence (patriarcales, racistes, genrées) ? Mais aussi de la provocante mise en équivalence entre nazis et gauchistes d’un point de vue de l’immanence du biopolitique. D’où est-elle énoncée ? On ne sait.  

Comme l’indiquent les trois considérations finales, l’enjeu est de fournir des armes, symboliques, intellectuelles, à tout ceux et celles qui n’en peuvent plus de ce monde et sont écrasés par lui ; non pas seulement de résister ou de se défendre, mais aussi de s’échapper. C’est pourquoi la question de la composition d’un « nous » est peut-être la plus brulante aujourd’hui parce que la plus incertaine. Non pas des « nous représentatifs » ou « attributifs », mais basés sur l’expérience. Face au « bio-capitalisme », à ce processus de numérisation/sanitarisation/pulvérisation du monde social, c’est un peu comme si conspirer, c’était vivre encore – au risque d’un vitalisme quelque peu énigmatique. Pas sûr que tout le monde s’y reconnaisse. Mais est-ce bien le but ?

Si imparfait ou discutable soit-il, au moins ce livre tente-t-il d’inventer autre chose, force à penser, car « la forme est la composition des forces ».

Dans ce sens, les lignées qu’il propose ne sont pas étrangères à ces penseurs contemporains accusés aujourd’hui de tous les maux par le pouvoir. Plutôt que de rejoindre le choeur de la plainte, sans fin et toxique, on peut se réjouir des flèches qu’il lance.

Michel KOKOREFF, Sociologue à Paris 8. Dernier livre à paraître (le 29 avril 2022) : Spectres de l’ultra-gauche. L’État, les révolutions et nous, Paris, Editions l’œil d’or, 266p.

Post-scriptum : Ce texte a été écrit avant la décision de l’opération militaire d’envergure décidée par Vladimir Poutine afin d’envahir – et sans doute de soumettre – l’Ukraine. Ainsi donc, sans transition, nous sommes passés d’une guerre au virus à une guerre en Ukraine doublée d’une guerre à la Russie. On ne manquera d’y voir un lien tenace avec l’idée selon laquelle « la guerre froide n’est pas terminée » longuement développée dans ce livre. Ne pas prendre en compte la centralité du paradigme de la guerre pour des motifs somme toute futiles serait participer à la colonisation des esprits et ne pas voir ce qui se joue : une surdétermination de l’économique et le technologique par le politique et le militaire.

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