Ultime liberté fictive : posséder sa propre vérité

Nos chefs d’Etat, qu’ils restent populaires ou qu’ils soient détestés, ont tous en commun le fait de travestir le réel à leur guise, de sublimer leur vérité et de considérer toutes les autres comme des mensonges,  fake news dit-on aujourd’hui. Ils n’ont pas non plus des opinions bien arrêtées, ils peuvent affirmer quelque chose, et le lendemain de dire le contraire. La constance dans le mensonge en fait une vérité, vite remplacée si elle n’est plus utile. Peu de mots, des formules toutes faites, des monologues de comptoir, des banalités répétées à l’infini, des poncifs et des préjugés, des métaphores pesantes et des images éculées. Tel est le quotidien, notre quotidien, pour nous autres consommateurs de ces contre-vérités télévisuelles, rapportés comme les dix commandements par des journalistes et des commentateurs qui ont laissé depuis longtemps leur cerveau au vestiaire, avec leur esprit critique.

Cependant, ceux qui mentent le plus, ceux qui s’engagent avec arrogance dans les méandres de la réalité approximative, ceux qui indiquent midi à quatorze heures, sont aussi ceux qui s’harmonisent le mieux avec leur administrés, banchés sur leur I phone et leurs réseaux sociaux, cherchant l’âme – sœur pour renforcer leurs propres histoires à dormir debout. Car cette propension à sublimer sa propre vérité et réfuter toutes les autres est devenu le bien le mieux partagé, le monologue le plus banalisé de ce  monde privé de récit collectif partagé. Comme si, l’ultime frontière de la liberté consistait à posséder sa propre et unique vision du monde, partagée par ses amis virtuels de facebook ou de snapchat. En d’autres temps, Macron, Bolsonaro, Trump, Orban ou Salvini, pour ne prendre que les sommets de cet iceberg confondant réel et communication, seraient d’emblée disqualifies, mais aujourd’hui ils ont leur propre club de fans, leurs aficionados et des amis virtuels, ils sont donc comme tout le monde, c’est à dire possesseurs d’une certaine vérité partagée, qu’on aime ou qu’on aime pas, que l’on reprouve ou qui nous fait rire. Quel est le résultat concret du millième mensonge de Trump répertorié par le New York Times ? Aucun. Les amis de ce journal vont rigoler un coup, et ceux du président américain croiront avoir une preuve supplémentaire que la presse est pourrie. On est plus en démocratie, régie par le logos, on est dans des clubs de fans cultivant leur propre monde.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.