Le soir qu’on prend pour l’aurore

Il a suffit de quelques jours pour faire apparaître la vacuité de l’ensemble du monde politique et l’insignifiance des discours journalistiques. Comme si le révélateur que l’on nomme gilets jaunes avait rendu la technostructure gouvernante obsolète : tout discours officiel, toute décision gouvernementale, tout commentaire d’expertise politique, sont marqués du sceau du vide. Le pouvoir était ressenti comme lointain et insensible, il paraît désormais futile. Il lui faudra suivre une dure cure lacanienne, c’est à dire intérioriser qu’un discours ne cherchant (ou n’allant) pas à l’essentiel ne sera plus entendu. Il s’agit d’un exercice aussi difficile que périlleux. Séquelles démocratiques oblige, le mépris d’antan et l’indifférence clairement affichée sont remplacés par un effort de travestissement des mots et des concepts. Certains d’entre eux, produit de l’appauvrissement du langage propre aux technocrates des instances internationales puis de leur usage abusif par les médias globalisés, ont fini par signifier leur contraire. Vagues par définition, volontairement neutres et anodins en apparence, ils cachent toute la violence institutionnelle dont ils ne sont, généralement, que des synonymes déguisés :

Plans d’ajustement structurel, réformes, rationalisation des services, rigueur budgétaire, modernisation, optimisation, et bien d’autres mots expressions ou concepts cachent maladroitement trois phénomènes récurrents : la paupérisation des services de l’Etat, le transfert des ressources depuis les classes moyennes et modestes vers les plus riches et enfin la baisse tendancielle du prix du travail.

Revenir à des mots et des expressions précis, leur redonner leur sens primordial, c’est aussi revenir au réel. Or, contrairement au peuple, cette technostructure vit dans un monde irréel, dépourvu de contraintes et uniquement stimulé de désirs et d’ambitions. Si le vocabulaire qu’elle utilise est vague, imprécis, technique, et saturé de périphrases qui tournent autour du pot sans jamais l’effleurer c’est que la réalité l’effraie. En effet, dans la réalité, quand un bateau coule, son dernier souci sera « de garder le cap » ; Quand on « entend » on « répond » et quand on « comprend » on dit « oui » ou « non » mais certainement pas « discutons-en » à l’infini. C’est quoi « la bonne voie » ? « C’est peut-être le soir qu’on prend pour l’aurore » répond Victor Hugo.

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