La révolte de la Terre, notre révolution

Nous assistons depuis la fin des années 1980 à la fin de l’Etat de droit. Non pas que les règles et les lois disparaissent. Mais tout simplement parce que la paupérisation de l’Etat et de ses services rend impossible son application. On vit dans une fiction que l’on cultive par une production illimitée de lois et de déclarations pompeuses qui essaient de conforter une angoisse que l’on croit inexplicable. Or cette angoisse est la seule sensation pragmatique, la seule boussole qui vaille. Elle traduit un fait simple mais inavouable par les gouvernants mais aussi en chacun de nous : le monde tel que nous le connaissons est en train de disparaître. Et qui dit monde, dit terre.  Nous y arriverons. Mais commençons par les constats les plus évidents : plus de filet social pour les plus pauvres. Qu’ils soient d’ici ou qu’ils viennent d’ailleurs. Une dégradation constante des moyens et des services pour la grande majorité des gens. L’érection non plus de frontières mais de lieux privilégiés pour une infime minorité. Ghettos non plus pour les minorités, mais pour les plus riches, qui, conscients de cette dégradation, s’enferment de plus en plus au sein d’espaces hyper protégés et suralimentés. « Soleil vert » n’est plus si loin.  Cette contraction de la solidarité, observée partout, prend des formes politiques et économiques évidentes : le marché devient une machine de concentration des richesses jamais observée jusque là dans l’histoire, accompagné par des gouvernements peu enclins d’affronter la réalité sociale et environnementale mais prompts à s’enfermer dans une logique autoritaire et isolationniste. Ce n’est plus, « après moi le déluge » mais plutôt  « le déluge ne passera pas chez moi ». 

Par ailleurs, un peu partout dans le monde la presse subit une uniformisation culturelle globale, qui tend à considérer toute différence comme crispante ou dangereuse, quand elle n’est pas inféodée à l’idée de la solution unique, du pouvoir unique ou de la perception unique. Elle passe la plus part de son temps à singer, à contester (mais aussi à suivre) les infos disparates, fragmentées et subjectives des réseaux sociaux qui, eux aussi s’enferment  dans des réalités alternatives, cultivant le clan, la méfiance d’autrui, le contentement de soi et des lendemains imaginaires qui chantent.  Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la relation presse – réseaux sociaux est complémentaire.  Le fait que plusieurs vérités s’adossent ou s’affrontent rend possible le fait de croire que l’état du monde, de l’économie, de la société sont une affaire d’interprétation. Il n’y a plus d’analyse, simplement une vision simpliste d’opinions contradictoires. On est ou l’un ou l’autre. Avec ou contre (un conflit), universaliste ou réactionnaire (frontière), libéral ou socialisant (économie), etc. Cette décadence de la pensée critique - et de la nuance - se décline aussi par la multiplication des exclusives, des exclusions, des excommunications à l’aide d’adjectifs qualificatifs définitifs. Ce qui a l’avantage d’écourter ou de clore tout débat.  

Le manichéisme devient la norme. Quatre-vingt pour cent de la production audio –visuelle (cinéma, séries) sont produites aux Etats – Unis, A quelques exceptions lumineuses près, il s’agit  - dans leur grande majorité - de constructions  formatées, simplistes,  où un héros providentiel résout tous les problèmes, même ceux imposés par l’air du temps (écologie, interventionnisme militaire, économie, féminisme, corruption, rôle de la presse, épidémies, etc.) tandis que ce rôle, dans la réalité, est fortement sanctionné, encadré, voire criminalisé par des récentes lois multiples touchant à la sécurité, les affaires, la défense, la santé, le commerce, etc. L’art en général, sensé interroger la société, la décortiquer, pointer ses impasses et ses poncifs est devenu une matière spéculative, un investissement, produisant des bulles, à l’instar de l’argent ou du sport avec ses sponsors et ses grandes messes à coups de milliards, des quelles on attend, toujours, les effets bénéfiques et qui se transforment, toujours, en friches broyées par les herbes sauvages.  C’est que, comme l’avait prévu Hanna Arendt, la nature du capitalisme a changé, il n’est plus question de construire mais de produire des objets périssables à détruire. Dit autrement, depuis un demi-siècle chacun comprend que le modèle du rêve américain ne peut et surtout ne doit pas devenir la norme. Notre terre ne le supporterait pas. Il en faudrait plusieurs et on en a qu’une. De l’illimité prométhéen on est passé à l’éphémère, au plastique, au carton pâte, au périssable.

Que faisons nous devant ce constat, en évitant les gesticulations surannées ? Comment assumer, sans s’enfermer dans un mode défensif, comment relever les défis ?

Enlevez l’optimisme et la confiance dans un monde meilleur, que reste-il de la pensée révolutionnaire ? C’est par ce questionnement qu’il faut d’abord aborder la fait que, du moins au sein du monde occidental, la rage, l’indignation, la révolte ne s’est pas traduite par le renforcement des mouvements progressistes et d’extrême gauche. On ne fait pas la révolution pour préserver des droits acquis. Tout au plus on les sauvegarde par des luttes d’arrière garde. On ne conserve pas non plus la fiction d’un monde organisé, où seule une minorité est laissée dans un océan de gars (pour reprendre l’expression du président élu américain – guys -) satisfaits de la situation actuelle qui leur enlève leur statut de citoyens en contrepartie d’une fiction de bien être fade. Que reste-il ? La réaction, le retour au sacré, la combinaison de l’action violente et des revendications exigeant un statu quo impossible ; La haine de l’innovation (pour les raisons précitées), la volonté « de placer l’absolu dans le possible » comme disait le précurseur de la réaction Joseph de Maistre. C’est le chemin pervers que prend la contestation aujourd’hui, dans ce monde sans espoir et sans réelle identification des enjeux. A force  de brouiller le message, de démultiplier les conflits et les impasses, communiquer sur l’ensauvagement du monde - dont ils sont les premiers responsables -, ceux qui vivent désormais dans les gated communities, (quartiers, hôtels internationaux, banlieues « paisibles », etc.) préparent ainsi les ferveurs vers un passé dominé par le sacré et/ou un repli identitaire idéalisé.  

Or ce à quoi on doit se préparer, au lieu de regarder en arrière, est bien une révolution. Sauf que cette dernière se jouera en chacun de nous qui devra assumer trois révoltes : celle de la Terre en premier lieu. Quels que soit les épiphénomènes (dont la dernière « crise » sanitaire), celle ci rend désormais les coups. Il faudra, pour notre salut l’apaiser en isolant les embrouilleurs affairistes, le marché, le capitalisme en tant que tel. Conséquence de cette révolte, qui est bel et bien une agression en règle contre la Terre et ses ressources de plus en plus limitées, l’immigration de tous ceux qui la subissent. Et enfin, et c’est sans doute le plus important, une révolution en chacun de nous, bourreaux et victimes à la fois, agents involontaire d’un modèle consumériste qui, même durant cette crise (la seule qui mérite son nom), continuent à espérer un salut venant de l’accumulation. Comme le dit très justement Bruno Latour : on ne comprend rien à l’accroissement des inégalités ni à la « vague de populisme », ni à la « crise migratoire » si on ne comprend pas qu’il s’agit de trois réponses…à la formidable réaction d’un sol à ce que la globalisation lui fait subir…

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