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Billet de blog 6 avr. 2022

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Le trou de souris

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Dans son essai solaire, Javier Cercas, l’auteur des soldats de Salamine, définit les bons romans comme des ouvrages ayant « un point aveugle ».  Ainsi, les livres Don Quichotte, Moby Dick ou Le procès, laissent le soin au lecteur d’entrevoir une ou plusieurs réponses au sein d’un dédale de complexités et d’ambigüités. De ce fait, le lecteur devient (presque) aussi important que l’auteur, donnant vie à ce qui n’est, selon Virginia Woolf, « qu’un amas de lettres et de phrases ». Il en va de même pour la politique (même si Cercas oppose le « bon auteur » au « bon politicien »). Le citoyen (et non - plus le lecteur) doit trouver dans un amas de projets et de propositions, dans un dédale d’ambigüités et de faux semblants, une ou plusieurs solutions. Le politicien, lui, se doit de décliner dans son récit la complexité de la tâche : plus elle est complexe, plus elle se rapproche d’une situation authentique.  C’est vrai que l’écrivain a toujours le choix entre un roman complexe et apocryphe qui cherche une (deuxième) vie chez le lecteur et un roman linéaire qui viserait le plus grand nombre de ventes. Cependant, en politique c’est presque  pareil. Pour certains, le vote c’est un viager anodin à gérer paisiblement. Pour d’autres c’est le début d’une aventure de retournements successifs, de critiques et de sursauts, un contact permanent, parfois destructeur, avec les citoyens. Cette situation est aussi vieille que le mythe grec d’Héraclès - et de ses choix d’adolescent -, entre une vie pareille à un long fleuve tranquille se déversant dans l’oubli ou l’engrenage de défis aboutissant à la légende. Ce serait un pléonasme d’affirmer que nous sommes submergés de politiciens simplificateurs, de gérants du jour affables, de gesticulateurs précoces, et que rares deviennent  les amoureux des défis. Cela dit, au lieu de leur en vouloir, au lieu de penser qu’ils ne sont pas à leur place, demandons-nous, comme Husserl  si nous ne sommes dans le plus grand danger, celui de faire naufrage au milieu du déluge sceptique et de laisser notre propre vérité nous échapper. Il est certes  paradoxal de penser que le point aveugle, l’aventure de l’interprétation, serait la simple quête du raisonnable. Mais est-ce raisonnable d’accepter que l’on remplace le récit par les sondages télégraphiques, - négation absolue du débat - , que la tautologie l’emporte sur le senti ?  Je préfère quand à moi de penser que le point aveugle est un trou de souris qu’il faut inlassablement rogner.

Pour revenir à une conclusion plus littéraire, je me remets à Kavafis :

Honneur à ceux qui, dans leur vie,

Se sont donné pour tâche la garde des Thermopyles

……

Et plus d’honneur encore leur soit rendu

Lorsqu’ils prévoient (et nombreux sont ceux qui prévoient)

Qu’Ephialtès pour finir va se manifester

Et que les Mèdes un jour finiront par passer.

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