Nous sommes non - essentiels

Que ferons-nous sans les barbares ? En fin de compte, ils étaient une solution. La réflexion du poème de Cavafy résume bien l’impasse dans laquelle flotte l’exécutif.  Il a désiré une France pacifiée par les logarithmes, les statistiques, le ronronnement bienveillant des médias conciliants, les discours apaisants présidentiels, la fin de tout discours politique contradictoire remplacé par les lieux communs du progrès et de la réforme obligatoire et unidimensionnelle,  et voilà que, la grogne, l’agacement, la révolte qui étonnèrent plus d’un - De Gaule inclus -, surgissent à nouveau là où on les attendait le moins. On craignait les cités difficiles, les universités ou les usines, voilà qu’elles prennent corps autour des ronds points, les centres commerciaux et les routes départementales. Le pouvoir a chancelé, les commerçants on soupiré, mais en fin de compte on a déménagé ses rancœurs au fond de soi, sans rien oublier. Le gouvernement a voulu continuer comme avant, gardant tout de même dans un coin la frousse que lui procura l’inattendu, se disant qu’il faut désormais se hâter lentement. Les réformes globales, tant voulues par la technocratie européenne, attendront que les choses se tassent, mais celles en catimini, qui paupérisent l’Etat et ses services retrouvèrent leur vitesse de croisière.  Et tant pis pour les hôpitaux, les commissariats, les écoles, la poste, le trésor, et toutes ces administrations pléthoriques. Oui, c’est important répètent les ministres faussement endeuillés, mais il faut créer de la rationalité, de la rigueur. Tout cela coute un argent fou et pour quel résultat ?  Un peu de bon sens, voyons…

Ainsi avance un quinquennat, minimisant les révoltes des uns, achetant - au rabais - l’exaspération des autres,  jetant des ballons d’essai pour mesurer les réactions de tous. Puis, apparaît le virus et les déclarations guerrières, les couacs gouvernementaux, le courage de tous ceux qui, des années durant, s’époumonaient dans le désert. Mais apparait aussi autre chose : une pluie de milliards pour les uns et de promesses pour les autres, la réapparition d’un Etat protecteur distributeur d’une manne tombée du ciel et dont personne ne s’étonne qu’elle n’était pas là pour sauver des usines, faire vivre décemment les obscurs serviteurs de la santé publique, payer les profs ou consolider les écoles en ruine. Certes ce miracle biblique, comme tout miracle, a une date de préhension et un coût, dont le patron du Medef propose que les mal lotis, les mal payés en paient la facture, pour ne pas gêner l’ascension vertigineuse du Cac 40 en particulier, et du marché en général. Survient aussi un autre miracle : soudainement l’activité se divise comme une amibe, définissant ceux qui travaillent pour rien, non essentiels, et ceux qui travaillent pour produire des biens matériels ou des services immatériels, qui reçoivent le label d’essentiel.  Nous voici déjà dans un nouveau monde où l’on paie les uns pour ne rien faire, laissant la fonction du travail à ceux qui produisent des voitures, des ordinateurs, des machines à laver, des hologrammes, des avions, des jeux vidéo, tous ces objets qui servent énormément, même si les avions ne volent plus et que les voitures circulent de moins en moins. D’ailleurs, on récompense ces producteurs d’un futur radieux en les subventionnant sans retenue. Ce qui n’est pas le cas de tous ceux qui gèrent (tant bien que mal) le présent et sa réalité calamiteuse. Enfin, toute forme d’art est priée de se soumettre aux technologies du virtuel ou accepter une mort assistée.

Toutes ces mutations traduisent une réalité imprononçable : le monde qui compte vogue dans un océan d’indifférence par rapport au réel et ses enjeux. Celui qui ne compte pas, c’est à dire nous autres, devons subir cette indifférence cynique. Le monde qui compte n’est plus ni celui du petit commerce, ni même des usines et de leurs sous-traitants, et encore moins de toute forme salariale. Employés, fonctionnaires, salariés, commerçants, ne représentent qu’un tout petit pourcentage du dixième de la masse monétaire qui échappe tant bien que mal à l’ogre d’une économie financière conquérante. D’ou, l’idée du salaire minimum universel qui entérinera cette réalité.  Le monde d’après est bien celui de ce virus annonciateur qui, partageant la paille du grain donne les indications d’un monde où ni l’économie réelle, ni nous, ni les fameux 99% ne sont essentiels. Le monde qui se dessine sous nos yeux n’est pas celui de l’après - Covid, mais bien celui qu’il permet d’installer et que nos gouvernants hésitaient d’annoncer.  Comme dit très justement Bruno Latour (Où atterrir ?), « Le peuple a été froidement trahi par ceux qui ont abandonné l’idée de réaliser pour de vrai la modernisation de la planète avec tout le monde, parce qu’ils ont su, avant tout le monde, que celle-ci était impossible… ».

 

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