Pour une Hélène

La montée de l’insignifiance, prédisait Cornelius Castoriadis, est le signe de notre temps. Il se referait à cette longue décrépitude du politique, où s’engouffrent les représentants de citoyens, n’ayant plus rien à proposer sinon la gestion de la désolation, aveugles aux conséquences de leurs propres décisions, incapables de rêver ou même d’imaginer. Il se referait aussi à cette société du spectacle ; prévue elle, par Guy Debord, qui transforme la réalité en télé-réalité et se fragmente en une multitude de petits désirs, de petits plaisirs et des peurs sans fin. Les concepts fondateurs de notre culture, le mythe, la démocratie, l’éthique et le verbe sont galvaudés, manipulés, dévoyés par des dirigeants non représentatifs, mal élus, éloignés depuis leur naissance aussi bien du labeur du commun de mortels, mais aussi du savoir, de la connaissance et de la paideia, ce processus qui, chez les grecs, aboutissait à la formation du citoyen. Le choix de Jacques Toubon en France comme « défenseur des droits » ou de Adonis Georgiadis en Grèce comme porte parole parlementaire d’un parti qu’il avait longtemps vociféré (entre deux pubs télévisés pour ses propres livres, dans une chaîne pirate dont personne ne se souciait à interdire) ne sont possibles que parce que le champ politique n’est plus qu’une limbe, un marécage nauséabond, où tout s’entremêle et se confond, où plus rien n’a de sens. Où la mémoire, le passé, n’ont plus d’existence,  non plus que le futur, et où seul l’instant et le cri autiste ont droit de cité. Les parvenus de la technostructure qui gouvernent, et qui croient naïvement nous gouverner, ont abdiqué de tous les savoirs, de toutes les sciences, humilié les mathématiques, tourné le dos à la philosophie, supprimé l’histoire - la résumant en commémorations grandiloquentes et ridicules à la fois -, ridiculisé le théâtre par leurs performances télévisés grotesques, tué la parole en disant, sans vergogne, tout et son contraire.  Si la politique est un choix, il n’y a plus de politique. Si la politique est un éthos elle n’existe plus non plus : les scandales (au sens premier du terme) ont cessé d’être, car ce qui les caractérise c’est leur exceptionnalité. Si la politique c’est prévoir, oubliez-là. Aujourd’hui elle prend ses quartiers tous les soirs à la fin du journal télévisé et jusqu’au prochain journal.  

Et tout cela pour quoi ? Pour une Hélène qui n’existe pas, pour paraphraser Seféris. Pour une croissance, pour une rigueur, pour un paradis perdu que l’on nomme désormais « bonne voie »…  La guerre n’aura pas lieu, le marché - cheval de Troie est dans nos murs et les citoyens - Cassandre, eux qui viennent de loin et voient le futur, eux qui habitent le réel ne seront plus entendus, car être lucide, être prévoyant, être citoyen c’est périmé. Comme on se gâte l’esprit, on se gâte le sentiment disait Pascal, n’est-ce pas messieurs Hollande ou Samaras, n’est-ce pas madame Merkel ?

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