A propos du vaccin

Il existe en occident, et en France tout particulièrement, une relation complexe à la science. Objet de fascination désirante et de répulsion militante à la fois, la science résume bien les impasses de nos sociétés : celles-ci occultent le fait que rien n’est certain. D’où cette dénomination oxymore de « science exacte » donnée à tout ce qui a à faire avec les nombres, les chiffres et plus généralement le calcul. On veut oublier que si en théorie on peut tout calculer, variables et impondérables peuvent à tout moment  transformer le résultat ou, mieux encore, nous mener à des nouvelles interrogations. Rien n’est définitif et encore moins acquis. Par ailleurs, la science cherche ce qu’elle veut trouver et oublie ce qu’elle découvre et qui, au moment de la découverte, semble inutile. C’est pour cette raison que parfois on « découvre » plusieurs fois la même chose. Or, ce principe d’incertitude se trouve en confrontation constante avec le désir de croire, ou, plus prosaïquement, au principe de certitude, celui-là même où se refugie l’esprit humain dès lors que le pouvoir de croire devient le support d’un pouvoir absolu.  Pourtant, croire en dieu ou croire au trou noir revient au même principe : celui du besoin inaltérable de l’homme de créer et cadencer des histoires qui lui donnent une finalité à travers une explication - dite rationnelle - du monde.  Il est quasiment impossible de suivre Bruno Latour quand il affirme : « si vous voulez garder droites vos intentions ne passez par aucune forme de vie technique. Le détour traduira, trahira vos désirs les plus impérieux ». Pourquoi ? parce que, il est humainement impossible de croire qu’un casse dans une banque, la recherche d’un crapaud venimeux dans la jungle amazonienne ou la mise en place d’un algorithme pour gérer les flux financiers mondiaux procèdent de la même nature : celle d’une aventure marquée par l’incertitude. La volonté de croire à l’infaillibilité, cette fable prométhéenne jonchée de cadavres, de friches industrielles, de faillites financières (mais aussi de grandes découvertes) restant irrésistible.  La philosophie, ce rêve de flambeur selon Desanti, longtemps s’opposa au déterminisme du sacré, sans toutefois ébranler l’attrait irrésistible du définitif. Quand à la science, elle remplaça la spéculation par le pouvoir, portée par cette lame de fond de besoin de sécurité laquelle, pendant des siècles fut le fait de la religion. Il a fallut, au passage, se remettre à Lénine et à sa formule « le communisme c’est les soviets plus l’électricité »  Le pouvoir de la techné, qu’on nomme habituellement « technocratie », amputant systématiquement le deuxième sens de ce mot ayant trait à l’art et donc à l’autonomie du processus, s’investi donc dans la recherche de la solution définitive, répondant au besoin humain d’absolu  - qui n’est rien d’autre que le refus de la mort -. Le vaccin - processus est un cheminement, une aventure. Le vaccin solution finale n’est que le produit de nos besoins de certitude et de l’exploitation par la technocratie de ce besoin.  Au lieu d’être pour ou contre, assumons que c’est une aventure, dans la longue liste des aventures spéculatives qui ont parfois transformé l’humanité dans le sillage du cheminement platonicien : je ne sais qu’une chose c’est que je ne sais rien…

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.