L’anachronisme Macron

« On régit un grand Etat comme on fait frire un petit poisson » écrivait vers 470 avant notre ère Lao-Tseu. Il faut de la délicatesse. Eviter de trop remuer, sous peine de mettre l’athérine en miettes. Force est de constater que ce conseil du maître tao est passé aux oubliettes de nos temps modernes. En Chine comme au Japon, en France comme en Allemagne, aux Etats-Unis comme en Italie, une arrogance buttée remplace l’humilité et le cynisme l’art de gouverner. Dans ces temps anti égalitaires par excellence, où l’administré est broyé sans égards, désinformé, ignoré, où l’Autre est sacrifié au nom de l’Ignoré auquel on ne reconnaît que le droit de bien se caller comme spectateur d’un théâtre de l’absurde granguignolesque et d’avoir peur ; le moindre anticonformisme, la moindre humeur, la moindre interrogation, le moindre désir de contester la fatalité ordonnée étant qualifiés de sédition. Dans ce monde autiste, seul le cri compte. Et des cris, il y en a de plus en plus. Revenons à Lao-Tseu : « Si le peuple ne craint pas ton pouvoir, c’est qu’un grand pouvoir approche ». Pressurés à l’extrême et ignorés à la fois, les peuples louvoient à nouveau vers l’absolu, le grand chambardement, la pureté, les résultats drastiques du désespoir. Oubliés les leçons - oh combien chèrement payées - des solutions finales, des grands soirs et des mères patries. Chez les nantis, les casés, les clercs du culte de la mondialisation heureuse, gérants technocrates (ni de droite ni de gauche disent-ils) inamovibles baignant dans l’irresponsabilité - jadis monopole royal - on s’offusque, on fait de l’humour, on dédaigne ces nouveaux barbares, mais, tout compte fait, on fait pareil : on décide et on ordonne, pour reprendre un slogan de la dictature grecque (1967-1974). Ce cercle vicieux, cette machinerie infernale utilisée sans vergogne par les uns et par les autres, engendre la simplification d’un langage insignifiant, paupérisant la pensée plus vite que l’Etat, c’est peu dire.

Au sein de cette cuve commune anti égalitaire l’archaïsme consiste à croire que le dit l’emporte sur la décision ordonnée. Cependant, ce binôme a connu une longue agonie, qui débuta par « je vous ai compris », rendant son dernier souffle avec le « mon ennemi c’est la finance ». Certes, une partie des citoyens continuent à (vouloir) être bernés. Mais pour cela ils préfèrent, et de loin, la taxation de l’acier, le refoulement de l’Aquarius ou son accueil, plutôt que les discours contradictoires - hypocrites serait le terme exact – de Paris ou de Bruxelles. Le « grand pouvoir qui approche », les barbares désirés pour paraphraser Constantin Cavafy, sont une solution chaque fois que les mots perdent leur sens, que les enjeux démocratiques se ternissent, bref, chaque fois que le pouvoir (et ses administrés) choisissent l’os plutôt que la substantifique moelle. Quand le président Eisenhower déclarait « notre forme de gouvernement n’a pas de sens si elle n’est pas fondée sur une foi profonde, et peu importe laquelle », il ne parlait pas du marché ni de la science infuse des technocrates. Il parlait d’un idéal transcendant, largement partagé, mobilisant les citoyens afin que ces derniers puissent affronter l’avenir avec confiance. Où est-il  monsieur Macron ? Je me rappelle toujours de la réponse de Othello de Carvalho, qui refusait un nouveau coup de force : je préfère la prison plutôt que de décider moi-même du bonheur des portugais… Vous, monsieur Junker vous préférez les instruments de torture pour les peuples récalcitrants.

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