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Billet de blog 15 sept. 2015

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Entropie géopolitique

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Parfois une guerre devient nécessaire suggère Jacques Attali.  Sans plus de précisions. L’air du temps ? La fatalité ?  Les contradictions suprêmes du capitalisme, comme disent les marxistes ?  Rien de tout cela.  Juste l’incapacité globale d’anticiper. D’observer les faits et les choses et les apprécier à leur juste valeur. De confondre les faits et les images, de percevoir la réalité du monde et non pas ses multiples virtualités.  De savoir décoder des faits qui, en apparence, l’un après l’autre, semblent gérables, mais qui se transforment en tsunami à force d’être sous-estimés.  De savoir hiérarchiser, de ne pas croire que tout ce qui arrive peut être instrumentalisé avec bonne communication…

« Où que je porte mon regard, la Grèce me blesse » écrivait le poète Georges Séféris.  Nous pouvons en dire de même pour l’Europe et l’œcoumène.  A commencer, justement, par la Grèce, ce petit, minuscule grain de sable qui exposa aux yeux de tous aussi bien l’inefficacité que le cynisme des instances européennes. Mais pas seulement. Disant pour une fois les choses par leur nom, les négociateurs grecs nous ont  permis d’observer in vitro l’arrogance allemande, le suivisme français, l’égoïsme néerlandais ou polonais, l’intransigeance baltique ou scandinave… Mais pas seulement.  La crise grecque est aussi annonciatrice de la crise humanitaire, sociale, identitaire et culturelle que fait éclater au grand jour le fait migratoire : c’est une Europe désunie, contradictoire, inefficace, paupérisant ses appareils d’Etat au nom du libéralisme, une Europe sans voix, sans projet, sans anticipation qui doit affronter les conséquences de sa propre politique au sein de son environnement proche.  Personne en effet ne peut croire que l’ex président Sarkozy est intervenu en Libye poussé par des grands sentiments qui lui faisaient défaut dans la gérance de son propre pays.  Comme un enfant gâté, il est intervenu pour arrêter la torture de la goutte que lui imposait Kadhafi et les millions qu’il distribuait aux campagnes électorales en France (mais pas seulement, les italiens en savent quelque chose). Cette faute magistrale en génère une autre : son successeur, normal et normalisé, timoré et « sérieux » s’abstient d’une intervention en Syrie. Pour cause américaine. Les Etats Unis se tâtent en effet pour définir l’ennemi principal du côté de Damas. Est-ce le pouvoir central ? Est-ce ses opposants ? Est-ce l’Iran ? Est-ce son supposé meilleur allié dans la région, la Turquie ? Dans le doute on s’abstient, et l’ensemble du « monde libre » doit faire de même. On ne nous fera pas deux fois le coup de Tripoli fait comprendre Washington à Paris. Moscou surenchère.  Et la Turquie « l’ami fidèle », conscient de cette incapacité de comprendre et surtout d’agir de l’Occident, s’essaie dans l’infidélité. Créant la énième vague migratoire, celle des kurdes qui s’ajoutera aux syriens, aux iraquiens, aux afghans, produit - eux aussi - de notre politique dite de sécurité globale. Parallèlement, les vannes fermées par Kadhafi qui retenaient les migrants sahariens et sub-sahariens se retrouvent grandes ouvertes.  

 Si l’Europe n’intervient pas, une petite partie de sa jeunesse, déboussolée, marginalisée, méprisée,  prend le contre pied et s’en va pratiquer la guerre sainte. Une guerre qu’elle conçoit comme juste, attractive, la seule qu’elle puisse mener, la seule ayant - croit-elle - un effet sur l’injustice globalisée de ce monde. Ainsi, non contente de produire de l’entropie ailleurs, l’Europe se paie le luxe d’une politique qui en génère en son propre sein.

Que propose donc cette Europe, déconnectée d’une réalité qu’elle croit façonner à travers ses experts, ses récits de « success story » et ses déclarations bellicistes en Géorgie, Ukraine ou ailleurs ? Moins d’Etat, plus de chômage,  la stagnation, une politique dogmatique en ce qui concerne l’argent et le « marché » du travail d’une part,  opportuniste, segmentée, panique, contradictoire pour tout le reste, l’un expliquant l’autre.  

Devant tant d’incohérence, rebaptisée cohérence, le citoyen cherche la sienne. Il exige d’être entendu, il exige la justice envers et contre tout paradis fiscal,  il exige que le droit au logement soit le même pour tous, il ne supporte plus que la stratégie politique ne concerne que les marges. A force de faire semblant de croire que le problème politique majeur réside à satisfaire la marge, quelle que soit, le politique tourne de manière méprisante le dos aux besoins majoritaires. Peut-il faire autrement ? Et bien, non. L’invention de la révolution des mœurs par exemple, quoi que nécessaire, est l’aveux de l’incapacité de penser la totalité et d’y agir. Ici comme ailleurs. Mais cette manière de gouverner génère de l’entropie, du radicalisme, des frustrations du grand nombre. Qui finissent par trouver des expressions politiques.  Qu’il ne suffit plus à montrer du doigt pour les paralyser. Entre toutes les fautes d’appréciation, celle-ci semble la plus périlleuse : on ne neutralise plus un discours qui semble cohérent en  diabolisant ceux qui l’expriment. Après tout, dépolitiser le citoyen (tout en le méprisant) n’est-il pas aussi  le but de cette Europe bureaucratique et technicienne ? Qui sème le vent…   

Dans ce vacuum de la pensée politique soit le citoyen revient aux fondamentaux : une justice la même pour tous,  un Etat de droit sans exceptions, la justice fiscale, le bien-être pour le grand nombre, du pain et du travail une vie décente. Soit, singeant ses propres gouvernants, il se complet dans un environnement égoïste et cynique, dans une sorte de sauve-qui-peut planétaire. C’est sans doute là que Jacques Attali perçoit la guerre. 

Un siècle plus tard, une sorte de retour au choix de Cornélius Castoriadis : socialisme ou barbarie.

A cinq jour des élections en Grèce, l’ensemble des dirigeants européens font semblant de croire que la capitulation d’Alexis Tsipras était une preuve de réalisme et de sérieux. Mais pas le peuple grec, qui donne au terme de capitulation son vrai sens, même s’il s’apprête à voter de nouveau pour lui. C’est là que réside l’autre grand problème européen. Bruxelles, Paris ou Berlin, chantres du discours unique et co gestionnaire n’arrivent plus à concevoir que toute action, toute décision, pour être efficace doit être intériorisée. On ne gouverne plus en violant la volonté des peuples. Et ce n’est pas une communication  bien huilée, remplaçant les canonnières d’antan,   qui pourrait changer la donne. La Grèce, la Libye, la Syrie, l’Ukraine, le chômage ou le terrorisme, l’immigration et  sa politique disparate, virevoltante et contradictoire ne sont pas des simples sujets isolés de communication. Ce sont des sujets liés, aux effets accumulateurs dont l’effet primaire réside dans la mise à nu de la réalité occultée par la technostructure dirigeante. Une réalité qui tourne le dos à l’anticipation de manière criarde.

« Mama Merkel » criaient hier les réfugiés syriens. Aujourd’hui, cette dernière abolit l’ultime symbole de l’espace Schengen, le libre passage des frontières internes. A quoi bon s’insurger alors contre Victor Orban l’hongrois ou accuser les grecs de laxisme migratoire ?   Les uns et les autres traitent d’une réalité qui les arrange ou les dépasse. Pourquoi ? Parce que la pensée politique et l’anticipation, l’art de gouverner, n’ont plus ni les outils ni la raison pour y répondre. Parce que « moins d’Etat » ou « plus d’Etat » n’est plus un enjeux politique mais une simple conformité aux règles incontestables du marché. 

Ultime leçon, simplissime : chers dirigeants technocrates, chers adorateurs du libéralisme, on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre.   

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