Le terroriste n’est pas le produit d’une génération spontanée. Il nait, vit et se développe au sein d’espaces éclatés, morcelés, tribalisés, où l’autorité centrale reste contestable et contestée, ou la société se referme sur l’extrêmement petit - en lui donnant cependant un statut universel -, là où l’idéologie se limite et se rétrécît à l’extrême en quelques cris et slogans. Désormais, à chaque village son terroriste, à chaque bled son commandant et à chaque cité son caïd. Comme disait Ilya Prigogine : "la richesse du réel déborde chaque langage, chaque structure logique, chaque éclairage conceptuel". Cela n’empêche nullement que cette nébuleuse disparate d’illuminés ne soit manipulée, coordonnée, utilisée de manière tactique, bien au contraire. J’ai toujours insisté pour appeler un chat un chat et le Daesh par le nom qu’il se donne : Etat islamique de Syrie et du Levant. C’est peut-être long, certes embarrassant pour les chancelleries occidentales, mais explicite : c’est un Etat, une théocratie islamique, un espace jonglant entre le réel et le nostalgique. Laurence d’Arabie, pourtant amoureux de cet espace et de ses hommes, écrivait dans un langage propre à son époque : « …Dès l’abord éclate chez eux je ne sais quelle universelle netteté ou dureté de croyance, quasi mathématique dans ses limites et repoussante dans sa forme par son absence de sympathie. Le clavier visuel ses Sémites n’a pas de demi-tons. Ce peuple voit le monde sous de couleurs primaires ou, mieux encore, en contours découpés, noir sur blanc. Son esprit dogmatique méprise le doute, notre moderne couronne d’épines… Ce peuple à l’esprit étroitement limité peut laisser en friche son intelligence avec une résignation dépourvue de curiosité. Son imagination est vive ; elle n’est jamais créatrice… » Pour le paumé, l’exclu, le bafoué, le chômeur à perpétuité, le mirage d’un Etat islamique de la Syrie et du Levant agit comme un levier de l’absolu dont sa pureté et sa conservation ne supportent pas les compromis de ce monde. Le djihadiste est un autiste. La réalité influe très peu sur ses convictions et ses représentations. Cependant, il s’en sert. C’est sans doute un paradoxe mais le terroriste est un commentateur des événements contemporains - voir quotidiens -, interprétés cependant à travers un regard fossilisé. Comment interpréter autrement le fait que massacrer des personnes qui regardent un spectacle, mangent asiatique ou regardent un match de foot se déclare comme l’exécution de deux cent croisés ? Depuis les années de plomb en Italie, et de manière beaucoup plus évidente à la lecture des archives de la Stasi est-allemande, on sait désormais que pas un seul mouvement radical n’a échappé à la manipulation des services secrets des uns et des autres. Derrière chaque acte horrible et destructeur du terrorisme polymorphe se cache l’intérêt d’un ou de plusieurs Etats, selon la situation. De la guerre froide à celles du « champ ouvert » des années 1980-1990 et la « guerre contre la terreur » post communiste, les Etats Unis, Israël, la Grande Bretagne, le Pakistan, l’Arabie saoudite, la France, la Russie, l’Iran, la Turquie, la Syrie, l’Egypte, l ‘Allemagne, l’Italie - pour ne parler que des plus agissants -, ont créé, utilisé, manipulé, orienté des groupes radicaux comme une arme d’appoint, un levier destructeur, pour perpétuer leurs intérêts bien compris. Plus précisément, de l’Afghanistan au Liban, de la Turquie à l’Iran, de la Tchétchénie à l’ Yémen, pas un seul acte terroriste d’ampleur où, à bien observer, on ne trouve la trace manipulatrice d’un service tenant les baguettes de ce théâtre d’ombre chinois que l’on nomme terrorisme. Le Hezbollah, Al Quaida ou le Talibans sont des « créations » tandis que le PKK n’aura survécu que grâce aux financements des pays voisins de la Turquie. Hier encore, des bombes éclataient en Turquie pour faire barrage au processus électoral qui permettrait aux kurdes d’avoir une représentation parlementaire. Vieilles habitudes du « pays profond », euphémisme cachant mal une alliance du MIT, des milieux affairistes, des Loups gris, de la pègre et des féodaux kurdes qui cogèrent désormais ce pays avec les islamistes. Parfois, ces créations de circonstance - qui font systématiquement l’impasse sur le futur -, échappent à leurs créateurs. Ou changent de maître. Ou mutent. Miroir déformant des enjeux géopolitiques qui, surtout au proche et moyen orient, subissent la mondialisation d’un occident prométhéen financiarisé sous la forme d’interventions militaires aussi naïves qu’inefficaces. Revenons à T.E Laurence, que Buch et ses épigones auraient du lire avant d’aller faire la guerre en Afghanistan, en Iraq, en Syrie ou en Libye ou ailleurs : … « Il se fait donc souffrir lui-même non pas simplement pour être plus libre mais par goût. D’où un plaisir dans la souffrance, cruauté plus précieuse que tous les biens abandonnés. Pour l’arabe du désert aucune joie n’égale celle de s’abstenir. Il trouve dans l’abnégation, le renoncement et la pénitence volontaire une volupté qui finit par rendre la nudité de l’esprit aussi sensuelle pour lui que la nudité du corps… Le désert est transformé en une sorte de glacière spirituelle, où se conserve pour l’éternité, pure de tout contact mais aussi de toute amélioration la vision de l’unité divine… » Où vas-tu ainsi, pieds nus dans les ronces dit un proverbe grec. Car cet esprit prométhéen occidental n’a d’égal qu’à la pauvreté de moyens mis en place pour faire la guerre au monde entier. Au point d’être obligé, pour renforcer les consciences et mobiliser les troupes de crier haut et fort qu’il est agressé au mépris de toute logique. Daesh nous a déclaré la guerre s’exclame le Président de la République Française. Tandis que depuis plus d’une décennie ce pays envoie ses maigres troupes partout pour normaliser le monde selon ses intérêts ou ses peurs. Soyons clairs. Les guerres menées par l’occident ne sont pas asymétriques à cause des moyens techniques utilisés mais par ce que nos sociétés ont une vision prométhéenne de la mort. La guerre se devant d’être menée ailleurs, restant inconcevable chez nous, et la mort du combattant se doit être une rare exception à cause des limites endogènes, sociétales et culturelles de nos sociétés occidentales : état de droit, relation avec la mort, relation complexe de l’éthique et du politique, rôle des médias, volatilité de l’opinion, etc. Il faudra tout de même un jour indiquer à nos gouvernants que les concepts qui encadrent cette vision, tels la guerre humanitaire, le soldat de la paix, la police universelle, sont en soit oxymores surtout face à la réalité guerrière. En Afghanistan et au Kosovo hier, en Iraq en Syrie en Libye aujourd’hui les actions « d’intégration », de « police » et « de contrôle spatial », pâtissent de l’absence soit d’un but annoncé (quel est l’objectif final en Syrie, avec qui contrôlons nous l’espace et qui l’on exclue) ou d’un but avancé inadéquat trop large et irréalisable (victoire contre Le terrorisme, démocratisation Du Moyen Orient, victoire militaire sur le terrain, etc.). L’Autre, - qui a souvent un but bien précis - tend ainsi à considérer la présence des troupes étrangères comme une parenthèse spatiale et temporelle qui ne met pas en cause ses objectifs stratégiques et son contrôle réel de l’espace, malgré une perte de contrôle effective mais considérée « temporelle ». Le relais politique, embourbé dans les contradictions poly - sémantiques et diplomatiques, des intérêts contradictoires, est dans l’impossibilité d’énoncer le « but final » et parfois même les enjeux. Il s’ensuit des actions contradictoires, du moins par rapport aux principes déclarés et surtout un agenda confus quand aux résultats. Ainsi, les concepts de démocratie, d’intégration, de stabilisation, de lutte contre le crime organisé, d’opposition aux seigneurs de la guerre, de mise en place d’un Etat de droit, extermination des fondamentalistes, deviennent sélectifs et donc inaudibles. L’action de « police universelle » balance ainsi entre un énoncé - compromis politique général - et la réalité sur le terrain qui fait l’impasse sur ce compromis, en engendrant d’autres. Les « principes » - qui remplacent l’objectif - deviennent des obstacles quand ils ne sont pas bafoués par les pratiques nécessaires au jour le jour et rendues possibles par les « objectifs intemporels » non liés aux aléas du terrain et généralement « insanctionables ». Personne ainsi ne pose le problème de la durée d’une action, la réponse à cette question étant insupportable pour l’opinion publique et le jeu démocratique au sein de nos propres pays. Il se crée de la sorte un formalisme conceptuel indiquant que les frappes, les bombardements, l’occupation et l’action militaire loin, chez l’Autre, est légitime tandis que la réponse militaire de l’Autre est une monstrueuse, barbare et inhumaine déclaration de guerre. Ce qu’elle est, mais uniquement comme indicateur de transgression des règles que l’on s’est cru imposer comme universelles et qui posent le problème suivant : sommes nous un sanctuaire qui peut se permettre, au nom du néo-libéralisme, de paupériser l’Etat et ses services ? Avons nous de surcroit les armes morales et idéologiques pour imposer notre vision du monde à l’ensemble de l’œcoumène ? Les valeurs auxquelles nous nous referons constamment sans les nommer existent-elles toujours ? Dans son essai sur la pensée réactionnaire, en se référant au penseur fondamentaliste chrétien Joseph de Maistre, Cioran affirme : "On entend rien aux religions si l’on croit que l’homme fuit une divinité capricieuse mauvaise et même féroce, si on oublie qu’il aime la peur jusqu’à la frénésie". A suivre…
Billet de blog 15 novembre 2015
D’une déclaration de guerre à une autre
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