Vous pouvez, tous les matins, raser votre vanité...

Pétris dans un monde de certitudes qui supporte mal la contradiction, nos journalistes s’offusquent de ne plus être entendus, d’être pris en partie, voir d’être violentés en tant que gardiens d’un pouvoir élitiste et autoritaire. Cependant, ils n’arrivent toujours pas à se demander le pourquoi et dans quelle mesure ils en sont responsables. Il faut remonter loin, à Uriage, puis les tous premiers mois de l’après guerre, pour saisir la matrice du journalisme contemporain. A un projet qui prend sa source durant les années de collaboration puis s’en émancipe, tout en gardant les principes élitistes qui  lui ont donné naissance. En résumé, il s’agissait de former au château d’Uriage une élite capable d ‘éduquer un peuple perverti et récalcitrant afin d éviter qu’il ne se fourvoie dans des aventures excessives, similaires à celles du front populaire. Il fallait créer les outils pour une société bien pensante, hermétique à tout excès, rationnelle et érudite. Le projet fut torpillé par Laval, mais ses cadres, dont le fondateur du journal Le Monde, perpétuèrent l’expérience durant les années de l’après guerre, sous l’impulsion du général De Gaulle. Depuis lors, tout pouvoir impérieux peut être contesté (celui du général inclus) à condition que l’expertise, le sérieux, les institutions et la rigueur soient respectés. Cela engageait une seule « objectivité », celle d’une « élite responsable ». Chemin faisant, Mai 68, libéralisation des ondes, irruption massive de la pub, privatisation des journaux, info en continu, ont radicalement changé le sens même d’expertise et de responsabilité, mais celle du monopole de l’expertise, de l’analyse, de la subjectivité « responsable » reste profondément ancrée chez les épigones qui n’ont ni le savoir ni le sens des responsabilités de cette première mouture technocratique.

Cela ne concerne pas uniquement la presse, puisque parallèlement on constate la même dégradation au sein des institutions, au sommet de l’Etat et dans la technostructure dominante issue d’une autre institution de l’après guerre, l’Ecole Nationale d’Administration. Cette dérive, qui transforme l’Etat stratège en l’Etat Start Up est essentiellement marquée par une déperdition de la capacité d’anticipation et la prépondérance de l’urgence comme moteur principal de gouvernance, « priorité au direct »  n’étant malheureusement pas le monopole exclusif de BFMTV mais le signe distinctif d’une cité à la dérive enchaînée aux résultats quotidiens du CAC40.

Le mouvement des gilets jaunes, enfanté par cette dérive, sacrifie lui aussi à cette culture de l’urgence, tout en exigeant une réponse claire à la question : que voulez vous vraiment ? La « réalité immuable » des commentateurs audiovisuels ne donnant plus (et depuis longtemps) une réponse, la technostructure étatique - par la voix présidentielle - disant tout et son contraire, remplaçant le sens par le contre sens et des contrevérités aisément identifiables (la « premier de cordée » étant l’exemple le plus criard), font apparaître une gestion « au jour le jour », qui ne dit plus ou, plus grave, ne sait plus où elle veut en venir. Est-ce l’intégration à une Europe de plus en plus désintégrée ? Est-ce la compétition avec le modèle économique chinois, la plus grande dictature mondiale ? Est-ce, en conséquence, un pays inégalitaire qui ponctionne les plus démunis au profit des plus aisés ? Le choses, même faites, ne sont jamais dites. Et surtout plus rien n’est mis en perspective. Quel que soit le fameux projet, où nous mène-t-il ?

Endossant un discours légaliste et normatif, la presse en flux continu en subit les conséquences. Héritière d’un monde où la parole journalistique était incontestable, d’un rôle de formateur, voir d’éclaireur, elle est bousculée par l’état d’urgence qu’elle s’impose, choisit l’insignifiance aux dépends du sens, croyant toujours qu’elle a pour mission d’éduquer un peuple à l’opinion volatile, perverti et récalcitrant qui ne peut en corollaire qu’avoir tort… C’est à ce prix qu’elle peut cacher son incapacité de voir le monde et se regarder en face. Pour paraphraser Kierkegaard, elle peut chaque matin raser sa vanité, celle-ci repousse tous les jours…

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