Les drogues, l’irrationnel et les irresponsables

Les toutes dernières saillies de l’opposition, en particulier celle de Rachida Dati envoyée au front comme « spécialiste » (vu son expérience familiale en la matière), et la sèche réponse de Matignon comme quoi  « il n’y aura pas de changement à la loi de 1970 »,  indiquent, comme le faisait remarquer le regretté Peter Cohen (La culture de l’interdit du cannabis, Université de Gent, 3 décembre 2007), que tout débat sur ce produit relève de la religion. Comment expliquer autrement que les dizaines d’études, d’interventions, de résultats, de faits, n’ont aucune influence sur la croyance qui a engendré la loi de 1970 en France, et sur l’impossibilité de la changer en fonction des acquis scientifiques, des résultats concernant non seulement l’usage (la France est devenue la plus grande consommatrice de cannabis en Europe), mais aussi de trafic et ses effets (néfastes) concernant la justice, la police et en fin de compte l’Etat de droit, l’égalité et l’équité dans ce pays. 

La levée des boucliers moralistes et irrationnels contre la politique de la réduction des risques concernant l’héroïne tout au long des années 1990, n’a pas – heureusement -, sabordé cette initiative enclenchée par les professionnels en la matière et ainsi - personne n’en parle non plus -, a enrayé puis fait disparaître le long cortège des victimes de cette drogue en France. Ce résultat positif qui a sauvé des centaines de vies et a enrayé sérieusement l’épidémie du SIDA dans notre pays, (et qui s’est faite en dépit de la lettre et de l’esprit de la loi de 1970), est sans doute le meilleur résultat de la lutte contre les drogues enregistré par la France, et Paris, au lieu de marmonner sur ses applications futures (sales dites d’injection par exemple), devrait en tirer fierté et la partager avec le (peu) de pays européens qui n’ont pas encore mis en place cette politique.

Tout dogme est difficile à contester, il appauvrit la pensée, dénude d’intelligence tout débat, le faisant traîner dans les limbes du n’importe quoi, des platitudes et des idées reçues. En ce sent, le débat sur le cannabis, en particulier, et les drogues, en général, reste eschatologique. Or, figer un problème, le faire entrer dans une glaciation de l’entendement, n’aide en rien à le résoudre. Bien au contraire : les effets pervers directs et les dommages collatéraux de cette politique sont désormais visibles à l’œil nu. Multiplication et rajeunissement des consommateurs, inégalité devant la loi, compromissions et corruptions de ceux qui sont en charge de cette politique, conflits perpétuels entre les juges et les forces de l’ordre, découragement de ces derniers par leur supplice de Tantale imposé, insertion des fonds illégaux dans l’économie par la corruption, apparition de nouvelles générations d’une criminalité organisée, abandon des espaces de la République qu’ils soient situés dans les quartiers sensibles ou dans le monde de la banque au point qu'Antonio Maria Da Costa, directeur de l'UNODC  pouvait affirmer que l'argent des trafiquants de drogue injectés à l'économie financière a sauvé les banques de la crise financière (The economics of crime, avril 2011, Costa corner, htpp//www.antoniomariacosta.com).  

Le débat sur le cannabis devrait porter beaucoup plus sur le Rif marocain, où en quinze ans les cultures se sont multipliées par trois, posant de graves problèmes écologiques, politiques et sociaux, des luttes pour la terre irrigable et une corruption assumée aux plus hautes sphères de l’Etat. Le débat sur les drogues devrait assumer que depuis l’intervention en Afghanistan ce pays est devenu le premier producteur d’opium, que désormais il contrôle toutes les phases de cette production exportant massivement, de l’héroïne multipliant les voies d’acheminement maritimes et asiatiques, tandis que sous les Talibans la production était proche de zéro. L’Etat devrait, s’il était vraiment responsable réfléchir sur la mexicanisation de nos banlieues et de nos Dom Tom antillais, et prendre justement plus au sérieux ce qui se passe au Mexique et aux Caraïbes où justement les responsables politiques, observant une déperdition dramatique de l’Etat de droit exigent la fin de la « guerre à la drogue » et d’une prohibition forcenée qui a jadis permis toutes les interventions musclées des USA sur le sous continent latino-américain et la criminalisation du politique. Enfin, l’Etat responsable devrait, avant de lancer des cris de guerre hallucinants, observer la gangrène financière qui entraîne une culture de l’illégalisme, basée sur l’appât du gain. Lorsque le commissaire européen Olin décrit le monde comme régit par la cupidité et la peur, il ne parle pas des caïds des quartiers, mais bien de nos hommes d’affaires, de nos financiers et il serait naïf de la part des gouvernants de croire que cela n’a aucune incidence sur justement ces apprentis caïds. Ceux qui prônent un débat et souhaitent la fin d’une politique qui a fait ses preuves criardes d’inefficacité sont responsables. Sont irresponsables ceux qui s’attachent désespérément à un dogme désuet, tandis que ceux qui évitent le débat, laissant les sondages et leurs communicants décider à leur place, le sont encore plus. 

Les libertés que l’on prend avec des structures, des hommes et des Etats dès lors qu’ils semblent garantir la lutte contre nos phobies élémentaires issues d’un monde instable, ou, trivialement, par pur intérêt économique ont comme conséquence la déperdition des règles les plus élémentaires de l’Etat de droit, pour ne pas introduire ici d’autres, tout aussi fondamentales et qui concernent l’éthique et la morale. C’est au sein de ce no man’s land de l’arbitraire juridique et institutionnel —et sur lequel on agit si peu—, que naît et se développe le crime polymorphe organisé.

Nos gouvernants devraient faire l’effort d’aller voir Sauvages le dernier film (plutôt médiocre) d’Oliver Stone, qui traite justement de tous les sujets inhérents à la drogue, cette mixture d’une modernité bourgeoise googelienne qui se voudrait zen et carburant au tetrahydrocannabinol au contact de la sauvagerie des cartels et s’épanouissant grâce aux compromissions d’une police corrompue jusqu’à l’os  qui devient de la sorte partie pérennisant du problème. Soldats perdus de l’Irak recyclés à l’industrie de l’herbe, geeks écolos, bobos millionnaires et hackers « pragmatiques » dessinent et surtout singent le monde absurde tel qu’il est : irrationnel, individualiste et sauvage régit par l’argent comme seule  variable constante.  Le joint c’est mauvais ; Mais dans un monde aussi cruel et absurde, c’est plutôt bon dit le commentaire. Ce film confus perçoit la réalité et sa complexité bien mieux que tous les politiques, en leur renvoyant sur la figure leur propre incompétence, leur mauvaise foi et surtout leur irresponsabilité. 

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