Les mots, le réel, et la crise permanente

La politique c’est généralement le conflit entre l’action et les mots. L’action matérialise, les mots freinent ou propulsent. L’action, elle aussi, a besoin de mots justificateurs pour faire naître puis accompagner une nouvelle réalité. Mais la réalité au quotidien finit par emporter l’adhésion ou, au contraire, renforce la levée des boucliers. Ainsi, Obamacaire, ce système d’une sécurité sociale élargie, avait été combattue comme mesure « socialiste ».  Rares étaient les arguments qui dépassaient ce stade, sinon ceux d’une politique « étatiste », « bureaucratique » ou « centralisée » qui sont des mots assez proches de l’idée que se fait l’américain du socialisme. Or, les faits, c’est-à-dire la couverture sociale d’un plus grand nombre de citoyens, font qu’en fin de compte l’action prouve d’elle même son efficacité se délestant des adjectifs qualificatifs et apparaissant telle qu’elle est : une mesure qui permet à un nombre plus important d’américains d’avoir un système de sécurité sociale, ce qui, en ces temps de pandémie, n’est pas négligeable. Ni plus, ni moins. L’opposition entre faire et dire ne va pas de soi. En effet, on peut dire une chose et faire son contraire. C’est d’ailleurs une des caractéristiques de notre époque. Mais ce qui est certain, et ce qui caractérise en principe notre modèle démocratique, c’est qu’on ne peut pas opposer des mots à des mots. Or, ce que l’on remarque aujourd’hui, c’est justement une inflation du verbe qui qualifie l’action avant l’action et oppose des mots à ceux qui contestent ce qui est annoncé comme action laquelle, souvent ne se concrétise pas.  La diatribe prend la place de l’action et donc de la politique. Que faire quand ne s’opposent plus que des intentions ?  L’absence d’action se traduit par une inflation du verbe qui devient de plus en plus grandiloquent,  phantasmatique, onirique ou cauchemardesque, donnant au plus petit signe d’action une valeur cataclysmique. Le détail devient holistique, l’intention devient plus importante que sa matérialisation. Les lois suivent le même chemin, s’éloignant de plus en plus des contraintes, des contradictions, des aspects pratiques, affichant une intention à l’état pur faisant l’économie de sa matérialisation, du réel. Cependant, l’inflation législative cache de moins en moins l’effet minime de ces lois sur la réalité. Il en est ainsi des lois dites  « sécuritaires » en France. Elles indiquent une intention. Mais comme elles ne sont jamais confrontées à la complexité du réel, elles n’ont pas d’effet. En conséquence on en produit des nouvelles. Plus on en produit et plus on segmente. Le plus on segmente le plus on donne à chacune de ces lois un rôle universel. En devenant une idée, la parole remplace la politique, la géopolitique, la diplomatie, l’économie, la sociologie, l’ethnologie, les mathématiques et toutes les autres sciences de la gestion du réel. Sauf que réintroduire, en vue d’une action, la complexité, présuppose qu’on assume qu’il faut du temps. Or, la caractéristique de l’inflation de la parole aux dépends de l’action ne peut se faire que dans l’urgence. Ainsi, toute crise devient permanente, c’est-à-dire qu’elle cesse d’être une crise et se transforme en mode opératoire du politique…

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