Jeux et chimères de la globalisation

A observer la multitude des gratte-ciel geek and hype s’érigeant à Shanghai, Kuala Lumpur, Dubaï ou Bombay, un observateur contemplatif - comme le sont devenus nos commentateurs chargés du réel -, pourrait affirmer que la globalisation, malgré toutes les Cassandre pleurnichardes, est bien là, conquérante. En effet, à condition de rester bien ancrés à cette réalité de quelques kilomètres carrés et de profiter des palaces cinq étoiles partout et toujours désolément identiques, rien ou presque rien ne pourrait déstabiliser cette conviction, partagée par tous les exécutifs, commerciaux et autres hommes d’affaires qui sillonnent désormais l’œcoumène, engrangeant deals et contrats juteux et les croisent, leur distillant des confidences intéressées que l’on appelle aujourd’hui news.

A quelques centaines de mètres à vol d’oiseau commence la désolation permanente, celle qu’ils ne voient pas, ou ne veulent pas voire. Ils sont en effet passablement éméchés et euphoriques quand par exemple, sortant d’un restaurant branché de Bombay connu pour ses crabes géants, ils doivent enjamber, à cette heure tardive, des corps dormant à même le trottoir. Garder son équilibre devient alors plus important que garder cette aventure dans leur mémoire. Le lendemain, à leur réveil, Bloomberg reprendra le dessus routinier, engrangeant résultats et prévisions sur un fil de vert et de rouge signifiant l’hégémonie mondiale du marché. Ce monde qui prend de plus en plus les allures d’un parc à thème pour initiés et dont on perçoit mal les frontières, privilégie - et de loin - la désolation exceptionnelle, celle d’une bombe artisanale, d’un attentat, d’un tsunami ou d’un accident nucléaire. A condition que l’indignation éphémère s’éclipse et ne se transforme pas en constat permanent. Après tout, on est dans un Theme parck, et chaque attraction est sensée effacer la précédente, dans un itinéraire bien balisé. Comme le font remarquer Clifford Shearing et Philip Stenning dans une étude sur Disney Land[1], « … quiconque sort de ce chemin est considéré comme déviant. En conséquence, des agents  isolent ou expulsent les  fautifs ». En effet, derrière une façade policée d’un bonheur mercantile obligatoire, on veille et on agit afin que personne n’ose prendre un chemin ne menant pas au bateau du Capitaine crochet et de la fée Clochette.

Cette réalité est, bien entendu, une chimère, une fiction, ou, pour employer un terme plus récent, un jeu vidéo : que l’on soit gagnant ou perdant, c’est toujours dans le cadre préfabriqué de ce jeu que l’on fête des Austerlitz ou l’on pleure des Trafalgar. La crise de la dette américaine, mise sous les feux de la rampe par les fondamentalistes illuminés du Tea Party a montré combien les variables de ce jeu sont aléatoires et changeantes : ici, on est fier, comme l’avait souligné le président Obama, de pouvoir emprunter sans entraves depuis deux siècles ; là, chez les grecs ou les portugais, on se saigne à mort pour atteindre l’idéal d’une rigueur budgétaire qu’on n’atteindra jamais. Les responsables et les sérieux se définissent par des pratiques contraires, tout comme les irresponsables ou les populistes. Tout dépend des humeurs d’un marché qui érige des règles à la carte et selon ses envies, ou plutôt son appétit. Sim City pour les uns, Civilization pour les autres. Et pour les marges de ce monde - de plus en plus imaginaire -, pour les parias de la différence, Game of Thrones ou Close Combat : le Moyen Age ou la guerre totale, celle où les populations civiles, tout simplement, n’existent pas.   Nos Conquerors et autres stratèges s’élancent ainsi dans des croisades civilisatrices, voulant standardiser les hommes comme ils l’ont fait pour le maïs ou les tomates, puis se demandent comment et pourquoi des populations civiles exsangues se retrouvent à l’intérieur des frontières de leur monde. D’où viennent-ils ? Existent-ils vraiment ? De quel droit ? Et ils commencent à pinailler sur la véracité de leurs récits, ceux de la désolation permanente, ou le sang coule vraiment, les malheurs ne sont pas calculés par les variables des algorithmes d’un jeu, et leur exode, leurs longues marches, les noyades durant leur odyssée, appartiennent au monde du réel.

 

[1] Shearing, C. D., Phillip C., Stenning, From the Panopticon to Disney Land World : the Development of Discipline in Ronald V. C. editor, 1992, Situational Crime Prevention, Harrow and Heston, New York.

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