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Billet de blog 25 févr. 2022

La confrontation des vérités

Disons d’emblée que la différence majeure entre l’occident et le reste du monde est une affaire de perception. Pour les États-Unis et l’Europe c’est l’instant qui compte. Ce choix d’une amnésie militante se trouve être l’élément fondateur des faits et de gestes occidentaux : l’instant fige tout, solidifie l’acquis, perpétue une vision exprimant que le passé n’intervient plus.

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Disons d’emblée que la différence majeure entre l’occident et le reste du monde est une affaire de perception.

Pour les États Unis et l’Europe c’est l’instant qui compte. Ce choix d’une amnésie militante se trouve être l’élément fondateur des faits et de gestes occidentaux : l’instant fige tout, solidifie l’acquis, perpétue une vision exprimant que le passé n’intervient plus ; il en est ainsi pour les frontières, les entités, les États, la vision du monde : ce sont des photos numériques qui font fit des clichés vieillots argentiques.

Ainsi, depuis César, l’occident ne voit aucune contradiction entre ses propres agissements du passé et les crises du présent.

L’histoire ne peut être qu’officielle, le récit appartient à celui qui le diffuse. Et les peuples sont appelés à participer à cette vérité glorieuse, figée, et ne jamais la contester. Ce qui permettra à De Gaule d’affirmer sans sourciller que les français ont libéré la France, ou à Churchill d’évacuer le fait que plus d’un million et demi d’indiens a participé à la première guerre mondiale. Quitte à s’étonner un peu plus tard du fait que la confrontation des mémoires est hautement entropique. Évacuer, effacer, oublier. Les moteurs sont puissants, et désormais véhiculés par des médias qui perpétuent la propagande du récit national.

En marge de l’occident, mais agissant aussi de manière photographique, la Russie participe du même processus mais avec une différence de taille : l’Occident se désire conquérant. Elle se considère comme une victime assiégée. L’autre et son discours, chez nous, sont niés. À l’Est c’est un agresseur, un outil qui perturbe le processus historique du socialisme, de l’émancipation, du renouveau national, du désir de super-puissance, peu importe. Les objectifs affirmés mutent, se travestissent, mais la constante d’un occident élément perturbateur reste constante.

Quand à la mémoire des peuples, elle suit un cheminement délié, s’inscrivant dans la « mémoire longue », celle des traumas individuels et de la résistance au récit officiel, quitte à nier le quotidien et à sublimer des visions idéalisées, tout aussi chimériques. Il faut en effet une sacrée dose de surréel pour accepter la vie telle qu’elle se déroule, minée par des prédateurs corrompus, nourrie de frustrations quotidiennes, limitée par  des autorités auto-proclamées, tandis que la mort arbitraire rôde.

De la réduction de l’espace intime résulte qu’on se querelle pour une colline,  un puits, un pont ou un village, affirmant pompeusement se battre pour l’indépendance, la liberté, l’émancipation et autres valeurs dites universelles et transcendantes.

Et puis, il y a la réalité des faits. Peu importe si le point d’appui se situe au moyen Orient, dans une des républiques de l’Asie centrale, du Caucase ou des Balkans Là, des kleptocrates, des potentats, des nouveaux riches ou des prédateurs dynastiques (dans les deux sens du mot) sont choyés aussi bien par Moscou que par Paris, Londres ou Washington tant que le pétrole coule ou se fait acheminer sans accrocs et surtout sans bruit.

Là ce n’est plus une photo numérique ni argentique. Un instantané en polaroid suffit pour cacher dans le flou de l’arrière-plan tous ces casus belli, réserves intarissables des crises passées ou à venir.

Hors, l’histoire, mobile, possède des relais. Explicatifs ou justificatifs, imaginaires ou réels, mythiques ou sublimés. On peut toujours oublier la dislocation de la Yougoslavie, l’hubris du Kosovo - au point d’affirmer que l’Ukraine est le premier conflit européen d’après guerre -, on peut occulter la guerre du Haut Karabakh, l’invasion (à maintes reprises) et l’amputation de la Géorgie, l’abandon de l’Arménie, mais, lors de leurs réunions virtuelles, nos géopoliticiens de l’OTAN ou de l’UE, doivent tout de même accepter le fait qu’ils ont intériorisé, pire, envoyé de signes forts à celui qu’ils nomment l’ogre de Moscou, qu’à condition que le pétrole désiré ne soit pas tari, il pouvait toujours y faire la pluie et le beau temps…  

En conséquence, dans les mois à venir, le seul conflit pathétique qui va traverser les capitales européennes sera celui qui concernera les quotas de réfugiés ukrainiens.

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