Michel Koutouzis
Abonné·e de Mediapart

258 Billets

1 Éditions

Billet de blog 26 juin 2021

Michel Koutouzis
Abonné·e de Mediapart

Dramatiser le néant

Michel Koutouzis
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il était temps pour ce petit monde qui croit toujours influencer les citoyens de sauter le pas : ce peuple grognon (sic), réfractaire (sic), pessimiste (sic), aux aspirations contradictoires (sic) est en fait inadapté à l’action et au discours politique contemporain. En d’autres termes, il n’est plus à sa place.

En prononçant cette sentence, le journaliste inamovible qui officie depuis plus d’un demi siècle prononce l’indicible et, en ce sens, il fait une bourde. Il étale un constat largement partagé, entériné depuis longtemps : ce peuple ne mérite pas ses élites, il faut l’éduquer, le réformer, l’amadouer sinon l’effacer, afin que les certitudes des élites ne soient pas contaminées. En fait, nos clercs béats, sûrs de leur fait, considèrent toute contestation comme une hérésie ; certains prévoient la sainte inquisition, d’autres un ostracisme massif des peuples. Et certains, les plus perspicaces, prévoient une démocratie décorative de l’entre - soi, fondée sur l’abstention et l’éparpillement des opinions. Pour ces derniers, quelque soit le projet technocratique, de « droite » ou de « gauche », la formule revient au même : faire évoluer au sein d’une fiction de démocratie, une multitude d’opinions s’annulant les unes les autres ; faire bouillir dans leur jus un nombre incalculable de visions diverses, en laissant aux gouvernants le privilège d’une gestion (ni de droite, ni de gauche) ne supportant aucune alternative.  C’est ce qu’on nomme par euphémisme une gestion post - démocratique.  

L’irruption d’une vision divergente, basée sur des constats et non plus sur des « fables de succès » dont les maitre mots sont « la gestion sérieuse de la réalité », oblige cette oligarchie simplificatrice de brûler les derniers remparts entre ce que leur fiction présentait la « gauche » et la « droite ». L’intervention de Huchon est à ce point significative : il considère que une droite « sérieuse » est plus crédible et plus rassurante qu’une gauche « idéologique ». La gestion l’emporte sur le projet, le « sérieux » l’emporte sur le projet, la routine sur l’imagination. Valls ou Sarkozy cherchent plus loin dans le passé, ou de la simplification : ils choisissent le moins traître à leur monde figé, à leur clan protecteur, à leur monde en miettes. On déménage du politique à la division clanique d’une cour de récréation. Pulsions enfantines et infantilisantes qui permettent de simplifier à l’extrême le discours politique et le remplacer par des noms d’oiseaux.  En général, l’intolérance simpliste permet des énormités sémantiques : ici on désire un parti qui se débarrasserait de tous les attributs (dont son chef) qui font son identité. Là on espère un front républicain à géographie variable. Ici on fustige une gauche qui a perdu son âme républicaine, là on invente des mécanismes de participation hors du jeu constitutionnel pour remercier le « sacrifice » électoral d’une opposition malléable. Le gauchiste devient islamo - gauchiste, l’écologie « punitive », bref, les mots interdisent le débat, au lieu de le promouvoir. On fait plus de la politique, on pratique n’anathème. Bientôt on regrettera la propagande grossière des chars soviétiques déferlant sur les Champs Elysées. Et comme l’hystérie fait vendre on ajoute un zeste de violence, ou plutôt, on dramatisme le néant…

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.