Le droit d’avoir des droits

Ce que les gilets jaunes opposent au gouvernement, c’est le primat de l’essentiel sur le futile. Du nécessaire sur l’obligatoire. Mais, plus que tout, ce mouvement révèle un récit multiple mais différent des fables que le pouvoir engendre et impose. La logique macronienne, pur jus d’un libéralisme outrancier, cantonne le citoyen aux libertés qui en découlent : on peut tout faire au sein de l’ère intime de la consommation sublimée, à condition de ne pas contester le dogme économique. Même si ce dernier a fait depuis longtemps la preuve de son inefficacité, ne profitant qu’aux « happy few ». Ce principe qui se définit comme, au mieux, l’entrée conquérante de l’Europe au sein de la globalisation au pire comme une fatalité, n’est finalement que la copie conforme et conformiste des directives de l’UE, sauf que, si les technocrates européens se reproduisent de manière endogame et hors de tout contrôle effectif, au sein des pays membre, il existe toujours un processus électoral. Ce dernier oblige les candidats à se présenter comme des Prométhée déchainés qui se transforment, aussitôt élus, en coolies fatalistes qui « font ce qu’ils peuvent » pour reprendre la phrase de Nicolas Sarkozy à propos du président actuel. Ce changement de cap - et de personnalité - crée ainsi de la frustration supplémentaire qui s’ajoute à toutes celles de la réalité quotidienne : injustices fiscales au nom de la compétitivité globalisée, transfert massif des revenus du salariat vers l’actionnariat, paupérisation de l’Etat et de ses services, etc. Le slogan des gilets jaunes  « on veut des fonctionnaires pas des actionnaires » résumant parfaitement l’état d’esprit citoyen qui ne refuse pas l’impôt équitable mais s’oppose à l’inégalité

fiscale et les multiples taxes …

Deng Xiaoping disait « peu importe qu’un chat soit blanc ou noir pourvu qu’il soit un chat ». Cette logique amorale sera suivie jusqu’à l’écœurement par ses successeurs, promoteurs d’un pouvoir absolu et dictatorial au profit des bureaucrates du parti transformés en hommes d’affaires, en prédateurs, en accapareurs, en milliardaires du marché protégés par les forces de l’ordre du parti communiste. Ainsi, en Chine, on a le droit d’être riche, de mépriser son voisin, vivre dans une bulle de bonheur aisé, voler ses concitoyens, les payer en monnaie de singe, sublimer un moi absolu, exhiber ses milliards…

C’est cette machinerie que l’Europe, empire suiviste par excellence, voudrait imiter, au nom d’une compétition qui n’a jamais été ni libre ni équitable. D’ailleurs, tous ces grands patrons qui exhibent une fibre sociale en Europe, se félicitent des salaires de misère de leurs entreprises en Chine et s’accommodent parfaitement de l’environnement corrompu qui les entoure. Ce dont ils rêvent, ce sont des peuples d’enfants dociles qui confondent une fois par an la carte bleue de leur papa avec le père Noël. Au lieu de cela ils voient poindre des citoyens qui demandent leur du, ne se laissant pas berner par les sujets alternatifs portant sur le sexe des anges, les indésirables utiles ou les religions nuisibles et qui n’oublient pas la dégradation programmée de l’école, de l’hôpital ou du commissariat de police.

Pour le président Macron - comme pour tout nanti qui n’a jamais souffert - qu’importe l’état des services publics, des prestations sociales, le délabrement des transports, le manque de moyens de la région ou de la mairie. Il peut, comme à Mumbay ou Kuala Lumpur, enjamber les corps affamés de plus démunis sans les voir pour entrer et jouir pleinement des prestations d’un restaurant luxueux ou d’une boite de nuit branchée. L’hyper-moi vous rendant aveugle et sourd à la réalité des autres. C’est là que réside le sens final de l’irruption des gilets jaunes. Cet accoutrement phosphorescent leur permet de crier : on est là, on existe. On a le droit d’avoir des droits, le droit de circuler, de se tromper, d’être éduqués, d’être protégés, de voyager, de vivre…

Pour nous, le dogme, le projet prométhéen qui sacrifie tout à son passage -nous inclus-, la liberté de faire tout et n’importe quoi avec notre argent confisqué et même le perdre à la prochaine crise financière, n'est plus acceptable. On ne veut plus payer pour votre vision d'enfant gâté, subvenir à vos besoins grandioses, payer vos dettes abyssales. Vous croyez détenir la vérité absolue, on vous démontre qu'il y a mille façons d'interpréter le présent et de concevoir l'avenir.  

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