Désuets et avant-gardistes

La querelle quasi permanente entre anciens et modernes nous avait habitué à des enjeux politiques, esthétiques, culturels ou philosophiques autrement plus importants que ceux qui s’emparent aujourd’hui de la scène médiatique et politique. Voilà une réflexion d’un ancien, me direz-vous. Et vous auriez sans doute raison : la charge d’avant-garde devient avec le temps désuète comme les distinctions fanées sur la boutonnière. On ne peut pas être moderne à vie, le temps vous barricade dans vos certitudes délabrées, comme l’artériosclérose limite vos mouvements. Cependant, de Boileau à Perrault, de Hugo à Lamartine, de Lamennais à Bacon, de Cézanne à Basquiat, de Heidegger à Arendt, les uns et les autres, les uns avec ou contre les autres, enclenchaient une pensée, un discours, une polémique qui ne se suffisait pas à la seule identification d’un courant et encore moins n’usait de ces deux termes comme d’un adjectif justificateur en soit. L’essai sur l’indifférence, Hernani, Le Génie du Christianisme, La condition de l’homme moderne, Guernica, The day divides the nigt, expliquent le comment et le pourquoi, les enjeux, les vecteurs et les impasses du classicisme et de la modernité, de sorte que les deux concepts s’entremêlent, rendant pérenne contradictoire mais salutaire le conflit lui-même, le transformant en une sorte de Ying et yang chaotique, en hypertexte entropique. De la sorte, cette dynamique ne s’est jamais figée, n’a jamais été absolue permettant la permutation des jeux de rôle, le changement, la transformation. C’est cela qui est entrain de s’éteindre, la qualification excluant la permutation. On est « ringard » (sous entendu à jamais), voué aux oubliettes de l’histoire, ou moderne, sacrifiant au mieux à l’innovation au pire à la mode, tournant le dos à la tradition, aux règles et enseignements élémentaires, par définition détestables. Les deux attitudes n’étant plus dans une relation dynamique mais s’excluant réciproquement du champ intellectuel. La première victime de cette double exclusion étant la pensée elle-même, l’appauvrissement du vocabulaire marquant ensuite cette quête d’un absolu limité par la certitude. A l’instant même ou les idéologies eschatologiques s’éclipsent, où les dogmes disparaissent, la pensée, le langage, l’information, la politique se simplifient au point de prendre des allures de slogans publicitaires, d’idéaux désincarnés par la communication et ses images. Dire cela n’étant pas une attitude nostalgique mais une quête enragée de sens…

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