Dette (s).

Les Etats Unis d’Amérique (après la guerre d’indépendance), l’Allemagne d’après guerre, la Grèce de Solon et de Clisthène ont connu une avancée fulgurante de leur économie mais aussi un renforcement spectaculaire de leurs institutions démocratiques après leur décision d’en finir avec la dette. C’est du passé diront certains. Et d’une certaine manière ils ont raison. Car à l’époque les dettes représentaient des sommes réelles qui allaient manquer au créditeur, ou, pour le cas de la Grèce antique, une perte de force de travail quand Clisthène, pour renforcer la représentation démocratique, mit un point final au système de l’esclavage pour dette.

Aujourd’hui, de part et d’autre de l’Atlantique, on utilise la planche à billets. Les banques centrales achètent les actifs pourris libérant les banques de leur poids. On n’efface pas les dettes, on les déplace vers une autorité encore plus irresponsable que celle de la royauté absolue, qui, en son temps, devait tout de même rendre des comptes pour les assignats pourris ou les caisses vides.

Aujourd’hui, les jeux d’écriture, les mécanismes de fabrication fiduciaire, la subjectivité qui détermine à partir de quel point une économie devient fragile ou risquée, la règle d’or de deux poids - deux mesures, ne font plus partie de l’économie mais se substituent à la politique. Les dettes souveraines ne sont plus calculées en tant que telles mais en fonction de l’attitude politique de ceux qui les contractent. Une banque ou un pays à l’intérieur du système seront épargnés, un pays qui rechigne, conteste (ou a quelque chose à brader), sera sanctionné. Tout est affaire de décor et de vocabulaire. La BCE peut distribuer 11 mille milliards aux banques reconnaissantes, mais n’a pas le droit d’effacer les 300 milliards de la dette grecque. Les USA peuvent être le pays le plus endetté du monde mais faire marcher leur planche à billets à volonté, l’Italie peut s’acquitter de sa dette à sa manière mais pas la Grèce.

Cette politique obligatoire a plusieurs noms : plans d’ajustements structurels, rigueur, sérieux budgétaire, bonne voie, etc.

Cependant, quelque soit le nom donné et quelque soit le lieu ou le temps où il a été ou est pratiqué, le constat, et ce depuis un demi siècle est patent : le remède tue le malade, l’enchaîne à jamais et lui impose des politiques qui n’ont absolument rien à voir avec l’économie. Il s’agit d’un stade suprême où l’économie déjà transformée en politique subit une ultime mutation, devient dogme religieux ne supportant plus le moindre doute. La vérification devient impossible, dieu existe, un point c’est tout. On parle d’orthodoxie, d’hérétiques, les interprétations sont excommuniées tout comme les voix alternatives.

Pour expliquer ce système clos le nouveau ministre de l’économie grec s’amuse à se référer à la chanson « Hôtel California ».

Voici donc les deux dernières strophes :

Mirrors on the ceiling,

The pink champagne on ice

And she said "We are all just prisoners here, of our own device"

And in the master's chambers,

They gathered for the feast

They stab it with their steely knives,

But they just can't kill the beast

 

Last thing I remember,

I was Running for the door

I had to find the passage back

To the place I was before

"Relax, " said the night man,

"We are programmed to receive.

You can check-out any time you like,

But you can never leave !

Bref, toutes les élections du monde, ne changeront pas les douceurs du dogme ou, comme s’exclame Mr Sapin, ministre français de l’économie, « l’annulation de la dette est une aberration » Les gardiens du temple orthodoxe s’aventurent à expliquer, sur toutes les ondes, qu’un peuple doit rendre ce qu’il a emprunté. Ils oublient cependant d’indiquer que les peuples rendent ce que les banques et les prêteurs encaissent. Les données de la dette grecque sont à ce point significatifs : sur les sommes libérées, près de 20% a servi à la recapitalisation des banques, 40% au remboursement de la dette, 16% au remboursement des intérêts de la dette, plus de 30% aux échéances de la dette, etc. Si une petite partie (près de 4%) a permis de répondre aux besoins de trésorerie du gouvernement, la part qui a été absorbée pour les besoins de la population est quasi inexistante. Il faut donc répondre aux contribuables français, allemands ou italiens que cet argent a surtout servi à sauver leurs propres banques, comme d’habitude.

Mais l’essentiel se situe ailleurs : ce n’est pas rembourser qui devient prioritaire, c’est se « réformer » et « réformer l’Etat », ce qui de manière plus prosaïque n’est rien d’autre qu’un programme politique qui n’ose pas s’avouer en tant que tel : rabaisser le plus possible le prix du travail, paupériser les services de l’Etat liés à la santé, à l’éducation, à la justice, à la sécurité, et prioritairement aux services sociaux (sécurité sociale, retraites, services, etc.). Ce que le FMI, la Troïka appellent « la bonne voie ». C’est bien ce qu’à indiqué, en toute franchise, le patron d’Eurogroup : « si toutes les réformes sociales du gouvernement de Syriza sont mises en application, le pays ira droit vers la faillite ».

En d’autres termes : sois pauvre et tais-toi.

Pourtant, toutes les réformes annoncées n’auront qu’un impact marginal. Tout simplement par ce que les clercs de l’orthodoxie oublient de se référer à un fait aussi majeur que global : plus de 90% de l’économie concerne les flux financiers, moins de 4% des 10% restant (économie dite réelle) le travail.

A suivre…

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