Sur une péniche nonchalante

Dans la dahabieh
Les faiseurs de haïkaï
Éventent leurs jambes nues.

Il s’agit peut-être d’un des premiers haïkus écrits en français. En juillet 1905 (ou 1903) trois jeunes hommes embarquent pour une croisière inconfortable sur la Seine et les canaux d’Île-de-France et de Bourgogne  — et non le Nil — à bord d’une péniche — et non une dahabieh — chargée de caisses de sucre. Paul-Louis Couchoud, André Faure et Albert Poncin cèdent à la mode du japonisme de l’époque. Ils ont d’ailleurs beaucoup voyagé auparavant. Au fil de l’eau, ils vont écrire, on ne sait pas trop qui des trois a écrit quoi, ils vont écrire soixante-douze haïkus, qu’ils publieront dans une brochure de trente pages tirée à trente exemplaires, intitulée ”Au fil de l’eau”.

Entre les plats
Il lave son assiette :
Marinier amateur !

Un seul exemplaire restera dans les mains de Julien Vocance, haïjin français et controversé de la même génération qui publiera après la première guerre ”Cent Visions de Guerre”, allusion aux ”trente-six vues du Mont Fuji“, estampes d’Okusaï. Ses visions à lui, Vocance, n’avaient rien de paisible :

Ils ont des yeux luisants
De santé, de jeunesse, d'espoir
Ils ont des yeux en verre.

Une mitrailleuse ensanglantée,
Avant de mourir a déployé
Son éventail de cadavre

Mais c’était quinze ans plus tard. En attendant, au fil de l’eau, nos trois compères passent Melun :

Une prison. Des abattoirs.
Une patrouille au fond de la rue.
Oh ! Vite vivre…

Ils font des rencontres, évoquent des souvenirs, rient de ce que leur regard intercepte :

Au bord du vieux puits
Dès qu’elle a posé,
Elle me tend la rose.

Sur sa mule pomponnée
Que vient faire à Montargis
Ce nain de Vélasquez ?

On découvre, un peu étonné, que ce ne sont pas seulement des chevaux ou des mules qui tractent la péniche, sur le chemin de halage, en ce début de XXème siècle :

Elle hale le bateau.
Quand l’épaule est meurtrie,
Elle tire avec le ventre.

Ils arrivent au terme de leur promenade, à la Charité-sur-Loire.

Au dessus du fleuve nocturne
La ville se silhouette.
Symphonie en bleu.

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J’ai extrait ces haïkus, qu’on appelait alors haïkaïs, d’un petit ouvrage :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au fil de l’eau“ est suivi d’une cinquantaine de ”haïkaïs“ de Rafael Lozano, mexicain de Monterrey (bonjour Gérard !) écrits en 1922 et en français. Lozano est sans doute allé un peu loin dans le japonisme, puisqu’il faut lire de haut en bas et de droite à gauche, si bien que la fin de ”Au fil de l’eau” coïncide avec la fin de ”haïkaïs“. Peut-on affirmer qu’il s’agit de haïkus ? Je reste perplexe. Il s’agit peut-être plus de descriptions paraboliques :

CHAPELLE :

Dans ses ruines moussues
une vierge demeure.

Mais qu’est d’autre le haïku qu’une parabole incisive, une ellipse à peine entrevue ?

La préface et les notes bibliographiques sont parfaitement instructives. Une fiche technique pour ”construire“ des haïkus complète inutilement ce petit livre.

Un petit billet à deux balles pour un livre à quatre euros, pourquoi s’en priver ?

 

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