Qu'est-ce qu'un peuple ?

En Tunisie donc un peuple s'est formé. Mais de quoi et de qui ? Certes, c'est un processus bien mystérieux que celui par lequel l'expression ponctuelle de l'humiliation ou de l'injustice se transforme soudainement en « révolution », un tour sur soi-même, un !

En Tunisie donc un peuple s'est formé. Mais de quoi et de qui ? Certes, c'est un processus bien mystérieux que celui par lequel l'expression ponctuelle de l'humiliation ou de l'injustice se transforme soudainement en « révolution », un tour sur soi-même, un ! Certes encore, il est assez mystérieux, même si on peut s'enchanter à son spectacle, de voir, comme dans ces vieux films soviétiques, le peuple se former, comme un fleuve de ruisseaux, des paysans qui quittent leur champ ou leur troupeau, des ouvriers, qui lâchent l'usine, les profs leurs étudiants et les étudiants leurs profs.

Il me semble cependant que, pour plus d'intelligibilité de ces processus, même si toute analyse aussi près des événements est forcément imprudente, on peut tenter d'ajouter une composante plus sociologique à cet ensemble, qui fait un peu trop du « peuple » ainsi formé dans le mécontentement, un événement, plus justement qu'une histoire. Or, me semble-t-il historicité il y a, déjà. Deux éléments, deux composantes de ce peuple méritent d'être creusées, inscrites dans une généalogie. Le premier concerne les « fameux réseaux sociaux » qui, via le web, ont été un acteur essentiel du processus de protestation en cours. Le second concerne ces fameux « parvenus » dont la détestation a constitué l'essentiel des colères cristallisées et partagées qui se sont exprimées.

Réseaux sociaux, ils ont joué, c'est clair, un rôle clef dans les mobilisations, l'expression du mécontentement, son « style » même. Mais il semble bien que la plupart des observateurs s'arrêtent à la dimension en quelque sorte mécanique de ces réseaux, accréditant le mythe de « tout le monde » est sur facebook, universalisme de façade qui cache soit une certaine paresse à lire sociologiquement qui recourt à ces médias et qui n'y recourt pas d'une part, d'autre part une crédulité en l'apparente indistinction sociale de ceux qui les pratiquent. Or c'est pourtant assez évident, y compris pour ceux qui les pratiquent : les réseaux sociaux sont d'abord des conglomérats de groupes d'amis dispersés ! Et ajoutons car c'est fondamental, d'amis et de parents dispersés ou éloignés. La structure n'est aléatoire qu'à un second niveau, muet en quelque sorte, qui est le plan des « amis d'amis ». Facebook est d'abord bâti sur une règle minimale de confiance : mes amis, mes cousins, et une seconde, d'éloignement. Comment alors ne pas voir le rôle extrêmement stratégique que joue dans le cas tunisien et plus globalement dans les pays du Maghreb et d'Afrique, la dispersion migratoire ? Certes, les jeunes blogeurs et twitters tunisiens ont parlé entre eux, sous la protection (illusoire) de l'anonymat des pseudos. Mais ils ont aussi beaucoup parlé avec les amis et les cousins éloignés, de France et d'Europe, et l'ont peut logiquement penser que c'est dans cette interaction et cette familiarité que se sont construites les valeurs et les utopies à partir desquelles le radicalisme de la rue a pris sens. Il ne s'agit pas de dire qu'il y avait à l'œuvre un quelconque « modèle » républicain ou je ne sais quoi dont les jeunes cousins éloignés du joug, auraient porté le triomphe. Il s'agit plus pragmatiquement de dire que ces vis-à-vis, rompus au langage politique et culturel de leur culture (urbaine, européenne, hédoniste, mondialisée, tranquillement libertaire), ont sans arrêt ramené à ce langage leurs potes et cousins tunisiens. Ben Ali (Sarko, Fillon, pov con, etc) casses-toi, n'a rien d'une inconvenance ou d'une énormité dans la France des blogs, c'est un préalable. Il faut alors en tirer une première évidence, qui donne à l'expérience révolutionnaire tunisienne une part de sa sociologie : c'est une révolution qui s'ancre sur des sociabilités diasporiques, des possibles qui sont non pas locaux mais transversaux à l'espace culturel et social de la diaspora. En poussant un peu le bouchon, on peut dire que la révolution tunisienne doit certainement un peu au climat émeutier des banlieues françaises. Et en ce sens c'est bien un mouvement majeur de notre siècle car c'est alors la première révolution non pas « numérique » comme on le dit un peu bêtement, mais diasporique et transnationale !

L'autre dimension sociale est peut-être un peu plus locale. Certes, on l'a vu, le peuple s'est rassemblé pour mettre dehors un dictateur et son clan. Mais la presse, européenne surtout, a repris sans doute un peu superficiellement l'idée que ce clan était comme un parasite, installé à la surface de la société tunisienne pour lui pomper le sang. Or, comme le rappelle judicieusement Beatrice Hibou, si parasite soit-il, le clan Bel Ali était peut-être plus qu'on ne le dit, ramifié, ancré, tissé dans la société tunisienne. Mais ancré sur qui et dans quoi ? La réponse est assez simple et les tunisiens la connaissent : les parvenus ne sont pas qu'un clans ou une clique, c'est un monde social, large et ramifié ! C'est, pour faire court, le monde des grands et petits qui pensent faire promotion sociale par les affaires, le commerce, le bizness. Oui, le monde des milliers de jeunes «valiseurs » qui emplissent les avions vers Istanbul, celui des importateurs, petits et gros, de produits chinois du souk d'El Jem surgi en plein désert, le monde des industriels parasites installés sur les bords des industries délocalisées, et aux marges du tourisme, qui y ponctionnent bakchichs, prébendes, black money. Oui, il y a par exemple en Tunisie des douaniers qui profitent de leur position de surveillance et de contrôle des usines des zones franches industrielles, pour grapiller des chutes de tissus, piquer des modèles ou des clients peu scrupuleux, et organiser ainsi toute une sous industrie, clandestine et informelle de confection. Oui, il y a en Tunisie, dans les arrières boutiques des salons de coiffure, dans les hammams, parfois dans de simples garages, des femmes de cadre qui vendent les produits de leurs achats à Istanbul ou Dubaï. Oui encore, les clans et sous clans du système Ben Ali, prélevaient sur tout, y compris sur le plus misérable des commerces de rues. Mais les vendeurs, même en râlant, vivaient dans le même monde imaginaire d'une économie de fluides sur lesquels on prélève. Le système s'ancrait donc dans ces mondes de parvenus, ces mondes du bazar généralisé, qui forment alors une quasi classe. Ceux-là sans doute dont la rue dénonce aujourd'hui et l'existence et l'accrochage au régime. Et en face donc, qui sont-ils ? Les autres, tout simplement ! Des paysans humiliés aux jeunes chômeurs, des diplômés aux enseignants, avocats, médecins, qui par différence se sentent très souvent comme en surnombre, inutiles en un monde qui ne serait plus justement que gouverné par les affaires. Nommons-les surnuméraire, pour cette conscience qu'ils partagent d'être (illusoirement, et aliénés comme tels) tantôt les témoins archéologiques d'un autre temps dont on leur dit partout qu'il a fait son temps, justement, lorsque l'Etat protecteur, en chemin vers une utopie d'égalité, de dignité partagée, était porteur d'une idée de l'être ensemble. Et tantôt les laissés sur le bord, les traînards et trimards d'un monde qui n'a que faire des compétences, de l'amour du travail, des diplômes, du savoir, de l'apprendre. Voilà sans doute une frontalité irréconciliable, qui s'est exprimé dans le rue tunisienne : l'apprendre contre le prendre ! Si confus que semble alors les rassemblements du peuple en Tunisie, il ne fait pas l'ombre d'un doute que ce dont il est l'ennemi n'est pas seulement le régime, un dictateur, mais l'imaginaire et les pratiques des parvenus dans lequel il s'ancrait. Voilà un beau front de classe ouvert au cœur même des classes moyennes ! Un vrai : les surnuméraires qui ont repris la rue puis la parole contre les parvenus. Reste à prendre le pouvoir et c'est bien sûr une autre affaire.

Pour l'instant, il faut seulement prolonger cette réflexion et cette (hypothétique) sociologie d'une révolution, par deux perspectives : la première est régionale, puis globale. Car ce front de classe est aujourd'hui la réalité très quotidienne de nombreuses sociétés, au Maghreb, dans les mondes musulmans, en Afrique, en Amérique du Sud et en Europe. Si l'on entend que ce front de classe s'est formé du racornissement des Etats protecteurs, de leur privatisation et des classes moyennes que ce racornissement a formé en route, tandis que l'autre était formé de ces mondes qui, illusoirement ou réellement, on cru prendre le train de l'affairisme, alors, oui, l'Italie de Berlusconi, la France de Sarko ou l'Espagne d'Aznar ressemblent beaucoup à cette Tunisie en flamme. Et si l'on pense « contagion » exemplarité, si la révolution tunisienne donne ici où là des idées, ce peut être autant en Algérie, en Syrie, au Maroc, qu'en Espagne ou en Italie, où plus encore qu'ailleurs le « libérisme » affairiste du régime s'ancre sur tout un monde petits entrepreneurs et petits commerçants galvanisés par la perspective de s'enrichir à court terme. La seconde perspective nous concerne, chercheurs, analystes, journalistes, observateurs. Ce n'est pas se flageller que reconnaître l'abyme de notre aveuglement. En témoigne la surprise générale qui accompagne le processus en cours (car nous sommes tous d'accord, ce n'est pas une série d'orages, c'est un processus) sur la nature réelle et la socio genèse de ces embrasements. Certes, il y a toujours quelque chose d'épiphanique qui sidère dans l'émergence d'un peuple qui gagne. Mais notre sidération est aussi la conséquence de la représentation générale, unanime sous laquelle l'opinion et la recherche, y compris sur place, considère ces sociétés locales. Globalement pour ces dix dernières années, notre regard fut braqué d'une part sur la soit disant prégnance du fait religieux, et sur la migration comme seule « aventure » protestataire. Confondus sous l'amalgame d'un peuple de croyants d'un côté, d'insoumis discrets, nocturnes, qui protestent avec leur pieds, bref, en regardant désormais au-delà du paradigme qui fonde la société locale sur la seule alternative d'être ou bien croyant soumis ou bien harragas solitaire, il nous reste maintenant à découvrir des sociétés.

Michel Peraldi, Directeur de recherche CNRS, CADIS/ EHESS, Paris.

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