dépénaliser

Pour ouvrir  le débat sur la dépénalisation du cannabis et des herbes à rêver.

 

 

Nous savons tous que l’efficacité d’une protestation et sa capacité à changer les choses dépend de la puissance des réseaux qu’elle mobilise et de leur audience sociale plus que de la justesse de la cause défendue.  Or la faiblesse du débat contemporain sur la dépénalisation du cannabis tient d’abords à l’écart paradoxal entre la banalisation de sa consommation et la folklorisation de ceux qui le défendent publiquement. Encore très récemment à Paris, ceux qui sont descendus dans la rue défendre la dépénalisation étaient culturellement et socialement très singularisés, par leur style, leur look, leur âge ou leur musique. Défendant une cause qui, soyons clairs, me paraît juste, ils perpétuaient cependant  l’idée que le cannabis, l’herbe, quel qu’en soit le nom, est affaire d’un milieu, en gros des jeunes de moins en moins jeunes qui portent des dreadlocks, écoutent du reggae et qui, plus hypocrites que les hypocrites qu’ils dénoncent, semblent vouloir faire croire qu’ils se battent d’abord aux noms des usages thérapeutiques des plantes concernés, lesquels bien sûr sont avérés, mais ne servent évidemment que de vitrine de moralité pour des usages qui sont  eux sont globalement festifs, ludiques, narcissiques. Et alors ? Mais j’y reviendrai…

Ce mode de mobilisation me semble aujourd’hui devoir être remis en cause parce qu’il accrédite donc l’idée que ces produits sont des consommations « réservées » à certains groupes et univers culturels et que la légalisation n’est alors qu’affaire d’une minorité peu consistante dont on voit bien qu’elle est justement minoritaire. Erreur abyssale. Les quelques données existantes mettent en évidence au contraire une grande banalisation des consommations d’herbe, de shit, bref de cette gamme de produits issus des deux plantes phares que sont le cannabis, marocain, et la marijuana, plutôt sud-américaine. Un chiffre donné par l’OCTRIS met clairement en évidence cette banalisation, d’ailleurs ancienne et connues : 41,5 % des jeunes de moins de 17 ans, vous entendez bien, disons donc des jeunes entre 12/13 ans et 17 ans, collégien en gros, reconnaissent avoir essayé au moins une fois l’un ou l’autre de ces produits. Evidemment le même sondage se garde bien de nous dire combien et lesquels d’entre eux, après cette expérience, fument régulièrement et sur quel mode, mais on peut penser, sans grand risque de se tromper, qu’ils sont nombreux. Un autre chiffre circule dont le ne peux attester la véracité, qui fait état de 1,2 millions d’usagers fumeurs réguliers en France, de tous âges et de toute condition. Par quel chiffre faut-il multiplier ce million pour avoir alors le nombre réel des consommateurs, en ajoutant les occasionnels, les irréguliers, etc… ?

Une enquête un peu poussée que personne aujourd’hui ne semble vraiment vouloir faire mettrait sans nul doute en évidence que l’on fume régulièrement de l’herbe ou du shit dans de nombreux milieux culturels et sociaux, dans des conditions souvent très régulées socialement, loin de l’image poussiéreuse du joint jauni qui circule autour du feu de camp. On fume aujourd’hui parce qu’on appris à fumer dès le collège, dans les fêtes, le soir en rentrant du boulot comme certains prennent un whisky, entre potes, et au bureau même parfois pour détendre, gérer le stress, les tensions. Comme en matière de tabac ou d’alcool, les consommations sont socialement et culturellement  diversifiées et même discriminées, et il y a bien sûr des consommations maîtrisées et d’autres au contraire qui sont des « conduites d’excès ». Nul n’est besoin d’ailleurs de démontrer plus cette banalisation, il suffit de prendre acte des revenus ahurissants que rapporte la vente de ces produits à ceux qui, de fait et parce que l’Etat le leur laisse,  en ont le monopole.

Car voilà évidemment la grande affaire : produits illégaux, herbes et shit sont exclusivement vendus sous le statut de la contrebande, étayant tout un ensemble économique qui va de l’autoproduction et du troc entre amis aux plus organisés des réseaux criminels en passant par ce fameux deal des cités qui défraye la chronique. Là encore c’est la grande ambivalence sociale du produit qui créé son statut économique. Car si les réseaux de contrebande sont prospères tout au long de la filière, s’il est impossible à l’action policière de les éradiquer et de les éliminer c’est tout simplement que la demande est forte, exponentielle, et qu’elle n’a d’autre recours pour s’exprimer que ces réseaux ! La surexposition médiatique du deal des cités et de ses activités comme de sa criminalité propre laisse dans l’ombre un fait là encore banal, trivial même : ce sont ces collégiens, ces fumeurs « normaux » qui vont s’approvisionner dans les cités et les dealers ne sont prospères que du monopole qu’ils exercent sur un produit dont la consommation- mais pas la vente- est largement sorti des ghettos. De sorte que, en laissant ces produits dans leur statut d’illégalité et de clandestinité, l’Etat expose alors une grande partie de la jeunesse de ce pays à bien des dangers inutiles, le plus grave étant évidemment l’absence totale de contrôle et de surveillance de la qualité et de la composition des produits ingérés. En la matière les rumeurs vont bon train et, du henné au goudron en passant par le verre et les médicaments pilés, les additifs à la résine pure de cannabis sont certainement aujourd’hui le principal danger des produits consommés sous ce régime. Certains consommateurs sont d’ailleurs eux-mêmes en train de réguler le marché en développant des logiques d’autoproduction qui sont sans aucun doute aujourd’hui la meilleure façon de pallier aux dangers de la contrebande. Mais là encore, comment ne pas voir que cette extension de l’autoproduction est très révélatrice de la banalisation exponentielle du produit ? Qui et comment  faudra-t-il punir lorsque chaque  jardin du plus banal pavillon de banlieue, chaque balcon d’immeuble auront leur carré d’herbe à rêver ?

Militons donc pour un renversement de perspective : tout le débat aujourd’hui, en France au moins, sur la dépénalisation du cannabis, part du postulat qu’il s’agit là d’un produit culturel, limité dans ses usages soit à des minorités soit à des « conduites excessives » et qu’en ce sens il est à la fois confiné et menaçant. Pour le dire avec un peu d’humour, vous traitez de ces produits comme on traitait du café au 16ème siècle et de l’opium au 19ème. Faux ! Car nous avons à traiter désormais d’un produit aujourd’hui largement banalisé et qui sans arrêt se banalise parce que, malgré les amalgames hâtifs des moralistes mal informés, les consommateurs eux, savent très bien faire la différence dans l’énorme masse des produits psychotropes qui sont à leur disposition. C’est là encore un effet d’une perception morale étriquée et tronquée que de juger du cannabis (ou de l’herbe, etc…) sans autre horizon moral justement que l’abstinence.

Or la question « banale » n’est pas de savoir si la consommation de cannabis est en soi dangereuse, sous entendu, sachant évidemment que la norme est l’absence de consommation! De fait reconnaissons-le, tout produit devient dangereux lorsque la norme à partir de laquelle on juge est l’absence absolue de consommation ! Or ce n’est pas sur ce critère qu’est jugé l’alcool ou le tabac par exemple, et encore moins les médicaments, mais en opposant consommation raisonnable et consommation abusive ou excessive. Pourquoi alors ne pas simplement appliquer ce critère au cannabis ?

Ce que font d’ailleurs, sans attendre qu’on leur en donne l’autorisation, les usagers eux-mêmes.  Une morale pragmatique anime une grande partie des consommateurs qui  juge du cannabis (ou de l’herbe, etc…) en replaçant sa consommation dans le registre large des produits «  à rêver » que le marché, légal ou pas, met à leur disposition ! Or il semble qu’en la matière les consommateurs ont tranché, et considèrent que, à l’usage, le cannabis raisonnablement consommé, est la moins pire des choses en la matière.

Réorganisons donc le débat en trois temps : d’abord il est clair que la dépénalisation n’est pas une faveur qu’un Etat doit décider d’accorder ou non à une minorité. Elle est un horizon inéluctable en direction d’un produit dont la banalisation est aujourd’hui avérée, installée dans nos sociétés durablement. Du coup il s’agit d’abord de prendre acte de cette banalisation, d’en décrire les formes sociales et culturelles, d’en analyser les modes de socialisation. Au passage il me semblerait urgent d’écouter les consommateurs en la matière, autant que les entrepreneurs de morale qui occupent la scène, juges, médecins, policiers, lesquels ont souvent l’abstinence pour seul critère d’évaluation des consommations. Dans un second temps, la dépénalisation ne doit être qu’un moment dans un processus où l’Etat doit prendre la main sur les contrebandiers, organiser très en amont la production, la préparation et la fabrication des gammes de produits, en organiser la distribution, en prévenir les consommations. Comme en matière de tabac et d’alcool, il est clair qu’il s’agit bien de mettre en vente des produits potentiellement  dangereux, et il relève bien d’un devoir d’Etat de contrôler leur qualité sur toute la chaîne de fabrication, contenir les usages, prévenir les consommateurs. Ce qui est fait pour le tabac, l’alcool et les médicaments.

Disons-le pour conclure avec un peu d’indignation. En se drapant dans la moralité offensée de ceux qui pensent que seule l’abstinence est acceptable, l’Etat se démet aujourd’hui de son rôle politique, économique et social, et refusant d’accepter comme des produits à contrôler ces marchandises très banales que sont l’herbe et le cannabis, il met en danger ceux qui en consomment. Contrairement à ce que l’on entend dire, la dépénalisation n’est pas un acte symbolique c’est l’engagement dans un processus, et ce n’est pas une faveur accordée à une minorité c’est un devoir de protection du à une majorité.

 

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