Et demain ?

Caro fratello[1]

 

 

Quand j’ai lu ton texte, je ne savais pas vraiment quoi en dire et je voulais un peu paresseusement te faire une réponse laconique. Mais finalement, tu as raison, il se pourrait que la sociologie, les sciences sociales, aient à proposer leur propre éclairage sur les événements qui viennent d’avoir lieu en France, et sur les temps obscurs qu’ils annoncent peut-être.  Mais d’abord cependant,  ne nous abusons pas sur nos capacités à éclairer le réel, surtout lorsqu’il a la force de la sidération. L’horreur, sidérante, au sens strict, de ce que personne au fond ne pensait vraiment possible et qui advient pourtant, le choc émotionnel, n’est pas seulement qu’une faille, une émotion qui submerge et qui du coup empêcherait de percevoir le vrai, le sens, la raison profonde, où je ne sais trop quoi encore. Nous avons trop fait dans le passé  les frais de cette idée de la science, et qui n’est finalement que  présomption à prétendre qu’il n’y aurait de vrai que le profond et de profond que la froideur de l’examen minutieux des hypothèses. Il y a du vrai, du profond, dans la dramaturgie même des événements, leur enchaînement et la manière dont ils sont commentés, récités, montrés, exhibés.

Je peux juste te donner un petit exemple très anodin, mais qui montre justement que la critique sociologique peut ne pas être à chercher le plus « profond », les lois lourdes de l’histoire, mais au contraire dans la surface même, émotionnelle comprise, des événements. Ceci donc : la presse y a insisté, il y a bien des musulmans, du moins des personnes « culturellement » musulmans comme on dit de plus en plus, marquant en cela que l’Islam se complexifie et ne se divise plus seulement en pratiquants et non-pratiquants,  et donc oui, il y a deux « musulmans » parmi les victimes des attentats, lesquels sont, pour l’un un policier, et pour l’autre un typographe employé au journal Charlie Hebdo. Les deux, je le précise, habitaient en banlieue. Pourquoi souligner ce fait ? Tout simplement pour répondre à Farad Koroskavar que si le sociologue doit parler du rapport de l’Islam à la banlieue, son devoir ne tient pas tant à donner les « causes profondes » de l’embrigadement des jeunes paumés (d’ailleurs le sont-ils vraiment, on en reparlera) qu’à opposer au stigmate et aux stéréotypes, les vertus explicatives et analytiques de la typologie. Dès lors la juste critique des propos qui attribue à la jeunesse des banlieues l’exclusivité de la « radicalisation » religieuse, il faut opposer les victimes de ce radicalisme qui sont un policier et un typographe. Autrement dit que si la banlieue « produit » bien des terroristes, des salauds, des fous de Dieu, elle produit aussi des policiers, des typographes, et on pourrait allonger la liste : des chauffeurs routiers, des employés communaux, des commerçants, petits dealers compris, etc… Ou, comme tu le rappelles toi-même des éducateurs, des animateurs, des bénévoles qui croient en des missions rédemptrices, y compris d’ailleurs eux aussi religieux, puisqu’il y a en banlieue une résurgence ou une ébullition qui concerne certes l’Islam mais aussi les pentecôtistes, dont le nombre s’accroit de jour en jour, des catholiques, des juifs. Insistons : non pas seulement des catholiques, des pentecôtistes et des juifs, mais de nouveaux catholiques, de nouveaux pentecôtistes, de nouveaux juifs même, c’est à dire des gens, souvent  jeunes, qui trouvent dans la religion et plus souvent dans l’exercice zélé et vibrant de ces cultes, quelque chose qui est à la fois rédemption (de fautes, imaginaires ou pas), raison de vivre, et dignité retrouvée.

Voilà ce que me semble-t-il, il faut avancer contre les arguments de Farad K. La banlieue française, ce laboratoire post-moderne, post fordiste, d’une modernité qui ne laisse plus aux mondes populaires la possibilité d’une utilité économique mécaniquement attribuée, qui produit des surnuméraire, des « postérités inopportunes » comme tu le dis, cette banlieue donc  ne produit pas que des terroristes radicaux, et on peut même imaginer que dans la variété de ces identités sociales que produit la banlieue, les terroristes ne sont rien de plus que ce qu’ils sont dans la société urbaine française : une poignée, moins même qu’une minorité, même pas une excroissance, mais bien ce qui justement nous sidère, un excès, une conduite d’excès, une dérive, un paroxysme, une sidération, qui ne doit pas être ramené à un phénomène sociologique, c’est à dire à une régularité, à une « routine », si nous voulons le comprendre. Car, au risque de me faire conspuer par mes collègues, j’avancerai que c’est une limite des sciences sociales que d’essayer de comprendre l’obscène (le hors scène, le hors cadre, comme tu dis), parce que les sciences sociales, si affutés que soient leurs instruments d’analyse, ne peuvent comprendre que la répétition, et la régularité, même si, comme dit Deleuze, c’est la variation infime reconduite dans la répétition qui fait le changement et la différence. Mais je m’éloigne. Il est facile cependant de dire que les policiers, les typographes, les éducateurs, sont aujourd’hui bien plus nombreux que les terroristes dans les banlieues, et qu’il n’y a alors aucune raison, sinon à vouloir à toute force aller faire l’intéressant sur les scènes médiatiques, à prétendre que la « banlieue » produit des terroristes et que les jeunes de banlieue seraient, plus que d’autres, enclins à se laisser tenter par l’embrigadement dans le radicalisme.

Ce qui bien sûr, je le reconnais n’explique pas le « basculement » dans le radicalisme d’un certain nombre de jeunes, qu’ils viennent ou non de la banlieue. Mais au moins ne nous trompons pas d’énigme : c’est une chose d’essayer de comprendre d’où vient le radicalisme, lorsqu’il est une doctrine, des groupes, une architecture politique et sociale,   et c’est autre chose de comprendre comment et au bout de quel parcours, personnel, social, des jeunes peuvent devenir des terroristes, ce qui veut dire, dans le cas de figure de Charlie Hebdo, de comprendre comment on en vient à considérer que des « gens », des humains ordinaires, sont susceptibles, par leurs actes, leurs propos, de devenir des « cibles » (c’est leur vocabulaire), des ennemis mortels, et qu’il leur incombe de se faire les bourreaux et les exécuteurs de ces « cibles ». Là encore il faut examiner les actes, les enchaînements d’actes, les transformations qu’ils nécessitent, les émotions et les affects, les calculs qu’ils mobilisent, graduellement. Oui, on peut penser que des dessinateurs irrespectueux, irrévérencieux, sont des blasphémateurs lorsqu’ils s’en prennent à Dieu, que le blasphème est un pêché grave (mais à ce stade par exemple, une grande partie de ceux qui pensent comme ça se contentent de protester, manifester pour les plus « radicaux »). Oui encore, en un stade encore plus radical de dramatisation, on peut encore penser que ces blasphémateurs doivent être punis (mais la variété des punitions possibles  est à ce stade encore vaste et certaines socialement « acceptables »). Et oui enfin, on peut penser que ces blasphémateurs méritent la mort (sans pour autant se charger personnellement de la leur donner). Je détaille ici non pas pour donner des « raisons » aux salauds, aux assassins, mais pour dire ce que sont en quelque sorte tous les paliers qu’il faut franchir avant de faire ce qu’ils ont fait, le crescendo d’une radicalisation qui, contrairement aussi à ce que dit Farad K, n’est pas le résultat un peu mécanique d’un embrigadement, mais, peut-être bien, en effet à la suite d’un embrigadement, un processus systématique de franchissement des étapes d’un chemin, un long chemin qui est à la fois renoncement à la normalité, à la répétition, et enfoncement, comme dans la drogue, acceptation de l’inéluctable,  que peu de gens normaux franchissent, hors la guerre. Et quels que soient le nombre des imams, prêcheurs, quels que soient les moyens dont ils disposent, quels que soient aussi les défaillances, le désarroi des jeunes « embrigadés », ils seront peu à franchir une à une les étapes de l’horreur car elle est loin de notre monde, loin du monde ordinaire où pensent l’immense majorité de nos contemporains,  l’idée que je peux ôter la vie à un semblable.

Ce qui bien sûr n’est toujours pas une manière d’expliquer comment ces excès, ces obscènes sont possibles, mais l’a-t-on jamais su ? Comme tu le dis avec raison, l’obscénité n’est pas d’hier, pas davantage que cette folie qui est renoncement à l’humanité de l’autre. Faut-il pour autant penser qu’ils sont, tels des Pierre Rivière, les jouets plus brinquebalés que d’autres dans les remous de l’histoire et surtout de quelle histoire ? Tu dis : d’une histoire qui est celle du chaos dans lequel  le néoliberalisme (les italiens disent libérisme) entraîne les institutions qui ne lui servent plus de rien voire entravent sa marche en avant. Les terroristes sont donc, dis-tu, le produit négatif  de l’affaiblissement de l’Etat et surtout de sa fonction protectrice, intégratrice, donc de la crise de l’Etat social et de l’Etat civilisateur et de toutes les institutions dont son affaiblissement entraîne la chute (la famille par exemple). Ils sont aussi le produit négatif de l’énorme machine à sélectionner que sont les économies modernes, victimes du tri sélectif que les économies néolibérales imposent, victimes enfin de ne pas être ou ne pas savoir être, des individus performants (il y a quelque chose d’une jouissance du martyr à ne plus s’appartenir qui est bien l’antithèse de l’injonction narcissique du « total contrôle » faite aux individus modernes). Tu as pleinement raison, mais là encore, quel chemin sépare cette appartenance « objective » aux dommages collatéraux du néolibéralisme, du passage à l’acte, à l’engagement dans la terreur !  Saskia Sassen le dit avec beaucoup de bon sens, si la pauvreté était un facteur déclencheur des migrations, la moitié du monde serait en mouvement ! De même, si les victimes du néolibéralisme devaient devenir des guerriers, des fous de Dieu, ou des terroristes, leur armée serait aujourd’hui la plus puissante du monde ! 

Là encore, pour éviter les généralisations confuses et les amalgames, c’est à dire pour éviter de jouer de son instrument dans le concert confus de la cacophonie médiatique, il ne faut pas se contenter de nommer LA cause, ni même le faisceau de causes, mais de penser les paliers successifs, les enchaînements de circonstance, la généalogie, non pas d’une crise générale mais de passages à l’acte possible.

Pour cela je voudrais te citer un autre « petit » événement, celui-là à propos de la « mobilisation ».  Sans même parler des pays arabes « radicaux » qui ne disent rien (mais on s’en doutent, dont une grande partie de l’opinion jubile), il peut sembler étonnant de voir avec quelle discrétion la presse officielle marocaine traite l’événement et surtout de voir que le Maroc, pourtant si proche culturellement, politiquement (colonialement ?) de la France, ne s’est pas associé aux hommages, à l’indignation. Ce petit détour pour faire revenir l’Islam dans cette affaire, tu vas voir. En effet, si le Maroc se conduit ainsi c’est bien parce qu’il prône une attitude face aux événements qui a été celle de nombreux musulmans. Oui, dans ces mondes-là, on déplore (éventuellement) les assassinats, on peut se sentir plein de compassion pour les familles et les victimes, et cependant, on ne peut pas cautionner par un deuil ou un engagement, les caricatures et le blasphème. Autrement dit, là encore, typologie : il n’y a pas seulement l’Islam rigoriste et radical de Daech et d’Al Qaida, et de la nébuleuse de fous de Dieu qui les soutiennent et en produise la doctrine, puis à l’opposé, un Islam de paix, démocrate, respectueux de l’autre, humaniste, lequel Islam existe d’ailleurs et se manifeste avec force, vivacité, justesse, dans le concert de la compassion ( très belles et justes paroles de ces musulmans qu’il faut écouter en boucle et leur donner de l’écho). Non, entre les deux, il y a un Islam frileux, compassé, vitrifié non pas dans un dogme et une interprétation, mais tout simplement dans ce qu’on pense être la place de la religion et de la vertu religieuse dans le monde social.  Un certain nombre de sociétés locales sont en effet ce que l’on peut appeler des théocraties, car elles instrumentalisent la religion pour servir aux fins de l’exercice dogmatique d’un pouvoir auquel elles bricolent les avatars d’un exercice « de droit divin », comme on disait il y a fort longtemps, avant justement qu’on sépare les affaires religieuses des affaires d’Etat. Cet usage théocratique de l’Islam produit alors une conception rigoriste, tartufféenne de la religion qui n’a plus rien d’une spiritualité mais qui vient sous tendre et légitimer, en vrac : l’exercice despotique du pouvoir et le maintien de très grandes inégalités dans les sociétés en question, l’exercice à rebours de toute l’évolution des mœurs d’un patriarcalisme indécent, le droit des aînés sur les cadets, des hommes sur les femmes, le droit des riches à l’être et le devoir des pauvres de le rester en fermant leur gueule, etc… tout en permettant très largement le droit de faire des affaires y compris les plus crapuleuses, les voyages à l’étranger qui permettent aux riches d’échapper justement aux rigueurs de la religion qu’ils prônent pour les autres, bref, pour aller dans ton sens, une religion largement compatible avec une « morale » néolibérale du chacun pour soi et de l’individualisme exacerbé.  Ces théocraties, dont, tu l’as compris, fait partie le Maroc, ont  largement formaté la religion et la pratique religieuse à leur usage propre : on y apprend le Coran à coup de baguette et en répétant jusqu’à l’abrutissement, on organise sa vie selon des préceptes assénés sans argumentation par des imams libidineux qui disent, en chaire, comment manger, déféquer, baiser, ce qu’est le respect et à qui il est dû ( et donc aussi à qui il n’est pas dû), et sous l’exercice quotidien du regard assassin des matrones et des gardiens de parking qui est sans doute la plus efficace des polices des mœurs. Cet Islam théocratique, rigoriste et surtout hypocrite, un Islam de la peur plus que de l’amour de Dieu, s’est bien exporté dans les têtes et les cœurs des générations de migrants privés de savoir et de scolarisation ; il continue à se diffuser dans les circuits mondialisés de la communication, dans les prêches, les radios, les télés et les manuels produits par ces mêmes théocraties qui inondent (elles sont riches) les mondes musulmans de leurs publications, en chanson, par écrit. Ecoutez une fois, chers amis sociologues, les conseils donnés  par les imans sur les radios égyptiennes, qataris, saoudiennes, à leurs auditeurs, qui vont de : est-il permis de faire une fellation à son mari en période de ramadan (sachant qu’à ce moment il est prescrit que rien ne doit pénétrer dans le corps du croyant), dois-je prendre des antibiotiques prescrits par un médecin « roumi »,  est-il normal que le frère de mon mari hérite de la moitié des biens du dit mari à sa mort, etc… Cet Islam qui a donc pour caractéristique historique d’être à la fois, j’insiste, en même temps, populaire, car c’est l’Islam le plus ordinairement pratiqué dans les mondes musulmans, y compris hors des pays arabes, et politique, c’est à dire incorporé dans l’exercice du pouvoir dans une grande partie des pays arabes, dont le Maroc et à bien des égards, l’Algérie. Un Islam qui, pour finir, s’accommode bien du rigorisme, des dérapages de l’intégrisme, de la folie des assassins. D’abord parce qu’ils les craignent et s’emploient à les tenir éloignés d’eux, ensuite parce qu’ils les utilisent comme l’un des multiples bâtons par lesquels, encore une fois, s’impose une religion dont la peur est le principal moteur de transmission. Même si la filiation n’est ni automatique ni directe, il faut avoir la lucidité de voir que les terroristes, les jeunes embrigadés et bourrés d’amphétamines qui flinguent aveuglément, qui massacrent au Nigeria, en Syrie, en France ou en Algérie, sont les enfants d’une religion qui s’apprend, se pratique et se transmet par la peur de Dieu et qui sert bien ainsi la peur des maîtres et des puissants.

Je ne suis pas assez au fait des textes et de l’histoire de l’Islam pour savoir quel rapport cet Islam théocratique entretient avec la lettre du dogme. J’en sais assez pour savoir qu’il est au contraire un Islam spirituel, fondé sur l’amour de Dieu plus que sur la peur, humaniste, fraternel, intellectuel, qui se pratique et s’accomplit dans le respect de soi et de l’autre. C’est l’Islam de ceux qui, ces derniers temps, ont su dire leur indignation sans se sentir indignes de leur foi, c’est l’Islam qui a chassé les islamistes de Tunisie, c’est l’Islam des caricaturistes ou des journalistes critiques des pays théocratiques, etc….

Voilà, en gros, puisque tu me l’as demandé, ce que je pense, à travers et en dialogue avec ton texte, de tout ça.

Ce que je vais te dire en conclusion va peut-être t’énerver ou te surprendre, et sans doute me faire passer pour un imbécile. Tant pis. Mais je pense au fond de moi, que le terrorisme religieux est la fin de la pensée religieuse. Une religion au nom de laquelle on assassine est une religion qui meurt. L’intégrisme religieux musulman est donc non pas le signe du «retour » du religieux, l’annonce inquiétante d’une pensée religieuse qui viendrait prendre la place de la raison, elle est au contraire le signe, le sursaut agressif d’une bête qui agonise. Nous confondons la force des moyens mis en œuvre par des terroristes, riches, puissants, parce qu’ils sont soutenus par des riches et des puissants, avec la force de leur impact. Mais c’est faux : l’intégrisme religieux n’a pas d’avenir parce qu’il est la fin d’un cycle historique, il est la fin ultime, l’agonie, d’une pensée religieuse biopolitique, qui entend gouverner, par la peur et l’imposition du dogme, les conscience et les sociétés. Or c’est parce qu’il est la faillite des théocraties que le terrorisme est du même coup, l’agonie de la religion qui le porte. L’islam, comme hier les autres religions monothéistes, en fera inéluctablement les frais. Demain ne sera pas religieux, il sera humaniste et laïque, universellement, même s’il tarde à avenir.

Baccione,

 


[1] Ca n’a certes pas une grande importance pour la compréhension du texte, mais il faut cependant préciser qu’il est une discussion avec S. Paliddà, qui a publié sur Mediapart un texte de réflexion sur les attentats de ces derniers jours. 

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