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Billet de blog 20 oct. 2022

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A qui sert la violence dans les cités ?

Je relaie ici un article, présenté sous forme de chronique dans Marsactu, par l'association qui était à l'initiative de la fête, Les Muses Urbaines.

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A qui sert la violence dans les cités ?

Samedi 15 octobre 2022 à Marseille, quelques associations du quartier Air Bel avait décidé d’organiser une série de festivités pour commémorer dignement les cinquante ans de la cité. Un concert, des débats, et surtout Air (Ba)Bel, un parcours gastronomique autour des cuisines du monde que la diversité des cultures et des origines peut produire.

Le vendredi soir quelques nuages se profilent avec l’intervention, ferme mais discrète, d’un petit groupe de jeunes qui demandent aux responsables associatifs à être embauchés dans le staff technique de la fête. Sept jeunes de la cité ont déjà été embauchés. On trouve un compromis, avec l’accord de personnes déjà embauchées, de les remplacer par trois nouvelles embauches.

Au début du concert offert sur le stade par l’orchestre de Mandoline des Minots, une moto-cross entre bruyamment au milieu du public, fait des « roues arrière », dans l’intention manifeste d’interrompre le concert. Un parent s’interpose, on connaît la suite relatée par la presse presque aussitôt. Le parent qui s’est interposé est violemment molesté par une dizaine de jeunes qui viennent soutenir le motard. Le concert est annulé dans la confusion générale, l’un des responsables des Muses urbaines, l’association qui est à l’initiative de la fête, est lui aussi pris à partie, les pneus de sa voiture crevés.

La police appelée par les élus arrive trop tard pour interpeller qui que ce soit, la fête est bel et bien gâchée. Le groupe des femmes mobilisées pour la cuisine décide pourtant de servir les repas pour lequel elles se sont investies, certaines depuis plusieurs jours. On dresse des tables devant le local de l’Association des locataires, on met de la musique, on improvise le service et le repas a lieu, partagé par des habitants, des amis et des parents, des artistes, des architectes, des militants associatifs, des visiteurs venus là pour participer aux débats prévus qui eux n’auront pas lieu. Quelques musiciens restés malgré les violences s’installent et improvisent eux aussi un mini concert.  Il fait beau, la nourriture est excellente, variée, abondante, l’atmosphère se détend, la fête a lieu.

Moins d’une heure après les violences sur le stade, La Provence chronique l’événement sur son site, relatant la bagarre, insistant sur les violences commises par « des jeunes » et le mauvais sort fait au parent molesté qui a fini à l’hôpital « avec une mâchoire cassée » (finalement il s’avérera que ce n’était pas le cas) ; sans oublier l’indignation des élus présents qui se plaignent des lenteurs de l’intervention policière et de la lâcheté du public qui n’a pas soutenu le parent agressé. Même lecture quelques minutes plus tard sur le site de FR3 avec en plus sept secondes d’images filmées par un téléphone, où l’on voit très clairement un homme à terre frappé par une dizaine de jeunes autour de lui, tandis qu’un autre à moto, derrière, contemple la scène. BFM TV reprend l’essentiel de cette « mise en récit » quelques minutes plus tard. En résumé : pas un mot du repas et de la fête qui a eu lieu, ni de la résistance des habitants, une vision floue et généralisante des faits, donnant l’idée d’une violence diffuse produite par « les jeunes de la cité », et des victimes innocentes confrontées à la lâcheté et à l’indifférence des « autres ».

Que dire de tout ça ? Existe-t-il vraiment dans les cités aujourd’hui une « violence diffuse » prête à éclater au moindre différend ? Une délinquance rampante qui ne vise qu’à perturber la moindre manifestation ? Et en face la « faiblesse » d’individus isolés, esseulés, abandonnés par une police absente au bon moment et des élus impuissants ? 

Il vaut mieux finalement, pour la sécurité de tous, faire profil bas, entretenir le flou et une vision généralisante des faits de délinquance, tout en surenchérissant sur le discours compassionnel. Aux dernières nouvelles la préfecture était prête à ouvrir une cellule de soutien psychologique pour appuyer les personnes que ces violences ont traumatisées, le préfet lui-même serait prêt à payer de sa personne pour se rendre dans la cité et témoigner sa solidarité. Mais si nous avons bien des victimes, un pauvre homme tabassé et pas qu’un peu, des femmes se sont décarcassées et pas qu’un peu pour nourrir la fête, des gamins qui vont faire des cauchemars pendant quelques jours et ne sont pas prêts à participer de nouveau à un concert, si, plus globalement on a des habitants qu’on a privé d’une vraie fête, donc, oui, si on a des victimes en pagaille, on n’a toujours pas de coupables. Certes, on sait bien qu’il suffit de peu pour embringuer des ados désœuvrés dans une bagarre, sans vraiment qu’ils sachent très bien pourquoi ils sont là, il suffit de leur désigner une cible. D’ailleurs certains d’entre eux viendront le lendemain s’excuser auprès du responsable de l’association dont les pneus ont été crevés, disant qu’ils ont été manipulés.

Finalement, il n’est pas si facile qu’il y paraît d’établir les enchainements de faits, les liens réels qui permettraient d’instruire ce qui pourrait ressembler à une affaire. Contrairement à ce que l’indignation que suscite ces violences laisserait penser, la version « soft » qui dilue la culpabilité semble bien servir la paix sociale dans la cité. Poussons encore la réflexion : de toute façon, s’il s’avérait que l’on puisse faire « instruction » de l’affaire, nommer et identifier les coupables et envisager de faire en sorte qu’ils soient neutralisés et perdent l’envie de se comporter comme ils le font, devant quel tribunal, quelle justice, quelle institution, cette instruction pourrait-elle se tenir ? Au fond, pour le dire plus simplement, qui gouverne la cité ? Qui peut assurer que les conflits, les différends, les violences, les agissements malfaisants puissent être traités, les dégâts réparés, les affronts lavés ? La réponse est évidemment dans la question : depuis qu’en France on a supprimé la justice de paix, ce type de problème ne peut être traité que par des instances nationales qui ont évidemment bien d’autres chats à fouetter ; à moins bien sûr que les témoins témoignent, que la police arrive au bon moment, que les habitants passent par-dessus la peur qu’inspirent ceux qui menacent, tabassent ou font tabasser, la peur en somme qu’inspirent ceux qui mobilisent à leur usage propre, privé, personnel, cette « violence diffuse » à laquelle du coup on préfère ne pas donner de nom.

Sans pousser plus loin l’analyse on peut cependant faire quelques constats sur la violence dans les cités et surtout sur son rôle politique, c’est le terme puisqu’il s’agit bien de gouvernement ordinaire des choses et des rapports sociaux dans la cité. D’abord donc la violence existe bel et bien, mais non pas une violence diffuse, « spontanée » épidermique, mais une violence ciblée, orchestrée, instrumentalisée pour venir régler des dysfonctionnements. On ne la nomme pas comme telle pour ne pas avoir à nommer ceux qui l’utilisent et en profitent à leur usage personnel. Des « ceux «  qui aujourd’hui, sans même évoquer les trafics et l’économie criminelle, utilisent bien des méthodes qui relèvent de la criminalité organisée, quand bien même il ne s’agirait que de régler des différends de voisinage, des querelles de territoire ou de compétences entre associations, voire même des disputes de voisinage.

D’où le second constat : c’est qu’il existe bien dans les cités des personnes, des groupes, qui ont des intérêts privés, et qui mobilisent la violence pour servir leurs intérêts propres. Enfin, il existe bien des institutions qui couvrent ces agissements, font mine de les ignorer, noient le poisson et couvrent de leur silence ou de leur impuissance cette violence ordinaire. Ordinaire mais pas diffuse, quotidienne mais pas anonyme, bien au contraire : comme la mafia en Sicile en ses années les plus noires, tout le monde sait parfaitement qui est qui, la mafia et la violence par laquelle elle gouverne n’est pas une maladie diffuse, anonyme, elle est le résultat de l’interconnaissance, de la familiarité de tous. Ces « intérêts privés » sont de toute sorte, dans les cités : des associations, des groupes religieux, etc., installés dans les cités, des familles puissantes en réseau, ou parfois même de simples individus qui terrorisent leurs voisins. Pour le dire autrement, ce qui dans les époques antérieures pouvait donner l’impression d’être une vie publique de la cité, une volonté commune d’émancipation et d’animation, s’est aujourd’hui fragmenté en une constellation d’intérêts privés. Et alors ? Si les gens des cités, les « citadins » donc, s’en accommodent, pourquoi le dénoncer, pourquoi encore s’ingérer dans la vie des cités ? En effet, oui, nous ne vivons pas dans les cités, nous y passons, et la peur au quotidien, les menaces, les intimidations nous glissent sur le paletot.

Certes, mais il y a les femmes, cette énergie formidable qu’elles peuvent mobiliser, mais aussi celle d’une certaine jeunesse qui refuse la fatalité. Il y a celles qui ont préparé quatre marmites de couscous, M. et les pains tressés qu’elle a cuits dans son four pour 200 personnes et qui en bonne part lui sont restés sur les bras, F., N. et M. et les kilos de pâtisserie qu’elles faisaient passer de table en table. Tous les intervenants sociaux, tous les militants politiques qui sont encore dans les cités savent qu’il n’est plus guère que ces femmes pour se mobiliser, sans désespoir, avec une inlassable énergie qui se reconstitue après chaque échec, après chaque ratage depuis des dizaines d’années. Il nous avait fallu dix minutes, montre en main, ce jour-là, dans leur petit local de rez-de-chaussée, pour convaincre les femmes de se mobiliser sur Air (Ba) Bel, cette aventure où elles ont une nouvelle fois donner leur temps, leur fatigue, leur énergie, leur fierté. Pour elles, pour les jeunes de la cité qui ont préparé l’événement et pour ceux qui veulent continuer à vivre dans leur cité donc, il faut encore tenter de briser le silence, fracturer le consensus silencieux par lequel on enferme les cités dans la peur.

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