L’affaire des frères G. dans la ville de M.

L’affaire des frères G. dans la ville de M.

Depuis quelques mois « l’affaire » revient de façon récurrente à la une des médias. Complexe, elle peut néanmoins se résumer en quelques traits. Voilà donc deux frères, corses d’origine, on sent évidemment que c’est important, dont l’un est un notable puissant, président d’une instance régionale et « patron » local, ce mot là aussi est important, (on pourrait dire leader, président, non, on dit « patron »), de la délégation d’un grand parti politique français, étiqueté à gauche. Admirez ma prudence, mes modestes moyens ne me permettant pas les frais d’un avocat si j’étais attaqué en diffamation par les personnes dont je parle. L’autre frère est un « entrepreneur », spécialisé dans le ramassage des ordures ; à aucun moment aucun organe de presse ne s’est laissé aller à filer la métaphore, même si l’idée a du en traverser plus d’un. L’affaire se résume donc au fait que ce frère, entrepreneur, aujourd’hui incarcéré, aurait bénéficié de l’influence de son frère, notable, pour s’attribuer indûment des marchés, des chantiers, des profits. Détournements de l’argent public, abus de pouvoir, etc… Sont les soupçons, j’insiste, les soupçons, qui pèsent sur les deux frères. La justice a fini par s’emparer de l’affaire donc, et le notable des deux, a fini lui aussi par être convoqué par la justice et fait l’objet d’une inculpation pour divers motifs assez graves mais qui reviennent à ce que l’on peut appeler du « trafic d’influence ». A l’intérieur de son propre parti, on sent comme une certaine gène, certains, les plus à gauche, réclament la démission du fautif, arguant du fait, que, quelle que soit l’issue de l’action en justice, fautes il y a, qui relève du clientélisme, de l’abus de pouvoir, de la magouille etc.. D’autres dans le même parti prônent la mesure : attendons que la justice se prononce, ne sacrifions pas la présomption d’innocence, JNG est notre ami, il a rendu des grands services au Parti, etc… ». La presse joue un jeu aujourd’hui assez convenu, combinant prudence sur la description des faits susceptibles d’être portés en justice, et virulente sur les désignations générales et morales : on emploie les mots de « clientélisme » de « système mafieux», on révèle des écoutes téléphoniques qui mettent très clairement en évidence des pratiques d’intimidation exercées par l’un des frères, entrepreneurs, au nom de l’autre, notable, lequel emploie un langage très violent et vulgaire, vraiment (enc… !, pé…) et des interlocuteurs sans doute terrorisés, et très souvent « à la botte » ( oui, A…, ne te fâche, pas, on fera comme ça, etc…). Mais dans le même temps on reste prudent, en prenant cette position aujourd’hui assez classique de la presse en ce genre d’affaire : on fait état au conditionnel des faits pour lesquels les personnes sont inculpés, on cite, avec les réserves d’usage, les propos recueillis de ci de là auprès de « témoins », on publie des « tribunes », souvent très générales sur les failles et les faiblesses du système politique, parfois des entretiens ou des interviews de chercheurs qui analysent le « système », en laissant donc à des « rapporteurs » tous les jugements, les partis pris, les opinions. Sur le thème donc, en gros de : si il y a vraiment ce qu’on dit qu’il y a, alors là vraiment, c’est mal ! Mais cependant, attendons que la justice se prononce. Il est bien évident que, tant que ce n’est pas démontré, le notable, puisque c’est lui maintenant qui est au centre du maelström, peut toujours faire valoir avec bonne foi qu’il ne sait rien des affaires de son frère, qu’il n’a influencé personne ni rien détourné pour lui-même (voyez la simplicité de son train de vie) et qu’il est victime des exactions de son frère qui a « profité » de son nom pour intimider, truquer, terroriser, mais pensez, s’il l’avait su, jamais il n’aurait laissé faire !

Voilà donc ces faits rassemblés et qui suscitent mon étonnement voire un début de perplexité sur le fonctionnement signalé ici de la production du jugement politique lui-même. Il est clair en effet qu’on attend de la justice qu’elle se prononce, non pas seulement sur des faits qui relèvent de la justice, mais sur un jugement politique, relevant strictement d’une éthique politique. S’ils s’avèrent que les frères G sont « coupables » aux yeux de la justice, ils le seront aussi aux yeux de l’opinion, donc s’ils sont coupables au tribunal, ils le seront aussi du point de vue de l’éthique politique. C’est précisément cette « judiciarisation » du jugement politique qui m’alerte et m’inquiète. En effet, toute la ville de M., du plus petit chauffeur de taxi au plus modeste employé, tiens, par exemple, de l’une des sociétés de A.G. peut construire à l’apéro, une autre version des faits, tout à fait objectivable. D’abord, oui, il y a deux frères, très proches, quoi de plus normal, très solidaires, normal là encore, inséparables disaient-on d’eux partout où ils passaient. Ils sont au centre d’une famille, une vraie, les G., engagée en politique depuis trois générations. On se parle sans cesse dans cette famille, on discute, le dimanche au repas, on écoute les « anciens », on craint le jugement des aînés, on se consulte, bref il est parfaitement aberrant du coup que l’un fasse quoi que ce soit que l’autre, les autres, ne sachent pas. Mieux même, tout le monde est un peu surpris ici de la distribution des rôles dans le théâtre médiatique de l’affaire. Car si l’un des frères est bien un « entrepreneur », si l’autre est bien un notable puissant, ils sont tous les deux membres très actifs de la même section locale du même parti politique et celui qu’on nomme « entrepreneur » a des responsabilités importantes à la dite section où on le disait à une époque plus influent et « craint » (on dit des mots de ce genre à M.) que son frère. L’habitant lambda sait aussi que ces deux frères, sont « partis de rien », ensemble, qu’ils ont peu à peu construit en une trentaine d’années, une vraie « situation », comme on dit à M. L’un donc fait des affaires, mais dans un domaine où la commande publique est totalement stratégique, et l’autre fait de la politique. Or, de ses responsabilités d’abord modeste comme élu de quartier, d’adjoint spécialisé, puis à la présidence d’un immense organisme HLM enfin, et finalement à la tête de la grande assemblée dont il est aujourd’hui le « patron », il a toujours été en position justement de signer les contrats, les ordres de chantiers dont les entreprises de son frère ont bénéficié. Ce qui bien sûr, je le jure, n’a rien d’illégal ! Bref, cahin cahan, les deux frères ont fait, parallèlement, une belle réussite économique et sociale en partant de rien ou presque, de modestes, très modestes employés d’un organisme HLM qu’ils étaient. Et cette brillante ascension, ils l’on fait exclusivement et uniquement par leur implication en politique par des activités qui ne sont, de bout en bout, que politiques. Ajoutons donc que la ville de M. est certainement l’une des plus pauvres de France, que les frères dont nous parlons sont des élus de quartiers populaires, gestionnaires de domaines sensibles, logement, santé, etc…

Il est donc possible, sans en savoir plus ni pousser l’interprétation, de tenir position et point de vue éthique sur l’affaire : oui, il me semble préjudiciable au fonctionnement des institutions que des élus s’enrichissent et « réussissent » socialement par le seul exercice de leur responsabilité politique, car il me semble qu’il ne peuvent alors le faire qu’au prix d’un retournement des machines politiques, même clientélistes ( !) qui servent alors leurs intérêts privés autant sinon plus qu’elles servent l’intérêt général, lequel est visiblement mal assuré puisque les pauvres, eux, sont toujours aussi pauvres, y compris lorsque les frères G « s’en occupent ». Oui, il me semble problématique et éthiquement suspect que les cadres des partis politiques concernés, les « patrons des petits patrons » couvrent ce genre de pratiques, et dans la mesure où ces partis sont appelés à gouverner, la légitimité, même silencieuse donnée à ces pratiques, a de graves conséquences sur les institutions publiques transformées alors en machines à faire ( défaire) des carrières privées, et à laisser des clans prédateurs s’installer au passage des flux financiers publics. On peut d’ailleurs penser que rien, sinon la négligence ou trop d’avidité, l’envie d’aller trop vite, n’interdirait d’accomplir ces carrières et ces « réussites » en toute légalité. Oui donc, sans attendre que la justice se prononce, il me semble possible de dire qu’il est immoral de s’enrichir par la politique, et d’y enrichir les « siens ».

En Afrique à ce propos, les politologues parlent de « privatisation de l’Etat », de criminalisation des institutions, et d’Etat voyous. Ils le font sans attendre que la justice fasse son travail, comme on dit, mais en faisant le leur, de politologue.

Michel Peraldi, 23 septembre 2011.

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