what a surprise !

What a surprise !

 

Dimanche prochain, à l’issue du second tour des élections présidentielles, François Hollande va devenir président de la République et réinstaller, en France,  le Parti socialiste au pouvoir. Nicolas Sarkozy va reconnaître sa défaite, prendre quelques jours de vacances, écrire un livre, laisser entendre dans des entretiens très personnels, presque émouvants, (les propos d’un homme blessé), qu’il envisage de se retirer de la politique. Finalement il va juger que le pays a encore besoin de lui, que les socialistes vont conduire le pays à la ruine, et qu’il doit être là, pour organiser l’opposition, rassembler le troupeau de droite qui s’est débandé et, pire,  ramener le peuple de droite qui  prête l’oreille aux sirènes mugissantes du Front national.

Il n’y a ni question ni surprise, mais seulement  une  petite énigme : comment le simple citoyen que je suis, électeur lambda, peut-il savoir tout ça ? Sans avoir pris l’avion avec l’un  ou l’autre des candidats, ni couché ou dîné avec des chroniqueuses (pardon, mais je suis hétérosexuel radical), sans avoir fait sciences po. Tout simplement parce que j’ai compris dans le scénario politique de ces élections ce qui en était comme au théâtre, l’intrigue. Je me suis contenté de lire un peu la presse, écouter les candidats, les journalistes. L’institution politique est toujours une institution théâtrale, il suffit de s’asseoir et d’en être le spectateur. Donc voici l’intrigue : tous les candidats savent que le pays, la société qu’ils aspirent à gouverner va vers des temps difficiles. Les voisins morflent déjà, et les voisins nous ressemblent tellement qu’il serait vraiment très étonnant que nous puissions échapper aux problèmes qui les frappent. Les couches moyennes peuvent donc s’attendre à voir leur situation économique se dégrader,  les  plus fragiles vont l’être plus encore et l’ascenseur social va prendre encore moins de monde, ralentir entre les étages et y aller  un par un. Les riches eux vont avoir des problèmes de conscience et de police, il va falloir qu’ils expliquent comment ils font pour l‘être encore et autant, et contenir le mécontentement,  la folie, les jours sombres. Les candidats savent cela, et ils savent que du lieu où ils seront, si apparemment stratégique qu’ils paraissent, vu d’en bas, si puissants qu’ils semblent, ils ne pourront rien. Les solutions sont aujourd’hui dans des organismes et des machines transnationales très complexes, gérées par des bureaucraties très sophistiquées sur lesquelles le politique dans sa définition classiquement républicaine, n’a désormais que peu de prise, même si ce sont des « amis » qui sont à leur tête. Si la crise peut être dépassée, ce sont ces bureaucraties transnationales, dans le jeu complexe qu’elle mène avec les firmes, elles-mêmes transnationales, qui la dépasseront, en y impliquant, au maximum, certains niveaux et petits groupes d’acteurs des petites bureaucraties nationales. Cela, tout le monde le sait, un digest des meilleurs éditos économiques et politiques de ces cinq dernières années le confirmera. Les politiques le savent d’ailleurs mieux que personne, eux  qui, en plus des éditos, ont accès aux diagnostics sophistiqués des agences, officines, etc…

 Revenons à l’intrigue : sachant cela, en toute connaissance de cause, la droite française au pouvoir a décidé de perdre les élections, ou, si on le dit dans le langage codé du théâtre politique,  de «jouer  l’alternance ». Evidemment sur la scène théâtrale ceci est indicible, c’est un des rouages essentiel même pour que la «magie » fonctionne : comme dans les pièces du théâtre français classique lorsque les héros s’arrangent pour faire croire que leur alliance est une affaire d’intérêt plutôt qu’un mariage d’amour. Donc la droite a décidé de perdre, ils se montrent faibles, divisés, indécis, accumulent les bourdes, laissent filtrer des « affaires », disent les difficultés, promettent « des larmes et du sang », se montrent menaçants, arrogants, cyniques parfois, bref, tout ce qu’il faut pour agacer et se faire détester, un peu. Le dernier clou sur la croix viendra du candidat qui dira franchement qu’il n’y croit pas, laissant perler une confidence, l’effet de vérité est encore meilleur. De son côté le candidat socialiste fait tout pour gagner, c’est  à dire rien. Il ne s’engage sur aucun dossier clairement, il ne prend parti pour personne (le droit de vote des migrants, on verra plus tard), juste joue les gars, volontaire, capable, responsable, pas émotif, surtout pas émotif ! Il joue en somme quelque chose comme un  fonctionnaire disponible ou le médecin sérieux, de ceux qui disent :  je ne connais pas le problème, mais maintenant je ne m’occupe que de ça, je ne pense à rien d’autre, je mobilise tout le monde, et on va trouver, forcément. On voit  des héros de ce type dans les films catastrophes américains. Un volcan surgit au milieu de la ville, là, juste au rayon fruits et légumes du supermarché, le shériff arrive, en sueur, forcément, il réunit tout le monde au bar du coin en virant tous les milk shake  d’un revers de bras, bon les gars c’est pas que, on a un p…de volcan à éteindre, je veux les meilleurs, ici, dans cinq minutes. Pour revenir en France, la droite qui a décidé de perdre, place les siens de telle sorte qu’ils puissent ne pas  être engloutis dans le naufrage, met ses jeunes à l’épreuve pour préparer déjà les prochaines, teste des nouvelles têtes, en somme on joue l’expérimentation, tant qu’à perdre, que ça serve aussi à reconstruire derrière. Mais la vraie force, la vraie  machine  à perdre, c’est le Front National. Là encore tout le monde le sait : le FN est une entreprise politique. Ils ont fabriqué un produit électoral sans faille, une PME devenue désormais familiale. On agite des solutions miracles, des potions magiques, on dit avec des mots vrais  ce que d’autres disent avec des mots savants, on parle au peuple, et ça marche, comme un bonimenteur de foire qui vend des pilules au thym contre le cancer. Ca marche d’abord parce que ça fait gagner beaucoup d’argent, énormément d’argent, les Le Pen sont désormais une famille riche. Une fois les élections terminées, on attend la prochaine, on se rappelle de çi de là au bon souvenir des médias et on récolte des fonds, inlassablement.  Au début il y avait des gens au FN qui pensaient un peu que, en plus ils auraient pu gagner du pouvoir, prendre place dans les dispositifs. Ils ont pris des revers incroyables, ont manifesté des comportements ubuesques ( Vitrolles !) menaçant la PME familiale qui vit, bien, de sa seule capacité à tenir la scène deux ou trois fois par an, en période électorale.  Les « vrais » politiques ont donc été virés du FN, on reste dans la PME et ça marche. Ils sont les meilleurs sur le créneau, tout le monde le sait, surtout à droite. Tous les politiques « responsables » savent que jamais, en ayant à gérer des réalités complexes, en suivant des procédures administratives, un homme politique ne pourra tenir le discours farfelu, ubuesque, du FN. Imaginons deux secondes le très sérieux Barouin, ministre du budget dire, en relevant sa mèche : nous envisageons la sortie de l ‘Euro et le retour au franc ! ». Grotesque, impensable, le monde entier lui tombe dessus. Donc, pour la droite, la meilleure façon de perdre c’est de tenter de dire les mêmes bêtises outrancières que la PME FN, mais de les dire dans les termes de la bureaucratie, dans les mots du possible, de la comptabilité. C’est évidemment ce qui est le plus suicidaire, car plus ils font dans la « mesure », plus l’autre  fait dans la démesure et excelle.  Sauf que  ce n’est pas une erreur, c’est une tactique, théâtrale ! Ils apparaissent alors médiocres, faibles, mais du même coup réussissent trois opérations : ils assurent leur perte (pardon l’alternance), ils confortent la PME qui sera désormais le cauchemar du nouvel élu, et ils s’assurent  pour la suite, la capacité de pouvoir dire, quand les électeurs se seront à nouveau lassés des bonimenteurs de foire, nous disons les mêmes choses, mais en plus sérieux, les vrais évangélistes c’est nous, d’ailleurs, vous le savez, les puissants, nous, ils nous prennent au sérieux ! Ce n’est rien d’autre que  ce qui a fait élire Sarkozy la première fois, on prépare donc la prochaine, 2012, avec lui ou un autre, tiens pourquoi pas une femme cette fois ?

Je résume donc : dimanche prochain François Hollande va gagner, les éditorialistes vont cependant insister sur l’inquiétante progression de la PME FN, la droite va se décomposer, se déchirer puis se ressouder autour d’un nouveau chef de bande, et ils gagneront vraisemblablement les élections en 2012. Tout cela, je le concède, qui a la précision d’une machine théâtrale (vouloir la réécrire serait un peu comme changer la fin d’un opéra ou d’une pièce de Molière. Or on peut tout faire au théâtre, faire jouer Molière par des gosses de banlieue, faire venir des  35 tonnes sur scène, mais on ne change pas l’intrigue), n’est ni très excitant, ni très engageant sur l’efficacité des machines politiques à résoudre nos problèmes. Car c’est bien aussi parce que les machines politiques sont aujourd’hui dépossédées d’une grande partie de leur capacité d’agir, que les pièces, les représentations prennent cette forme convenue, prévisible. Il n’y a rien là qui puisse prendre la forme de ce qu’on appelle d’habitude une « solution ». Si le politique, dans la totalité de ses fonctions et de ses organes, doit retrouver  une capacité à agir, il en passe évidemment par  une remise à plat radicale, minutieuse, sérieuse, festive, voire votive, peut-être un processus de réflexion, d’écriture, de mise en commun fragmentaire, lent et discret comme le furent par exemple la mise en place des cahiers de doléances avant la  Révolution et dont on voit aujourd’hui comment, lentement, ils ont rendu la grande réforme irréversible. Mais certainement pas par des ronds de bras, des grands meetings, des débats télévisés. Il faut en somme non plus un théâtre, des intrigues, mais un lent travail pour faire penser la multitude que nous sommes devenus.

Michel Peraldi

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