L’agence photo Sipa Press « vendue » à DAPD

Paris, mai 2010 : (g à d) Ferit Duzyol, Béatrice Garrette, chargée de la dg de Sipa Press par Pierre Favre et Gökşin Sipahioğlu  © Michel Puech Paris, mai 2010 : (g à d) Ferit Duzyol, Béatrice Garrette, chargée de la dg de Sipa Press par Pierre Favre et Gökşin Sipahioğlu © Michel Puech

Dans le courant de la semaine prochaine, la seconde agence de presse allemande DAPD devrait signer l’achat de Sipa Press avec son actionnaire Sud Communication du groupe Pierre Fabre. 34 licenciements sont d’ores et déjà prévus. Cette fois c’est la fin de l’époque des mythiques agences françaises de photojournalisme du XXème siècle.

 

Le 12 mai dernier sous le titre « Sipa Press « offert » à l’allemand DAPD ? » je mettais en perspective l’annonce officielle de « négociations exclusives » entre Pierre-Yves Revol, président de la société Sud Communication actionnaire de l’agence Sipa press et les propriétaires de la toute nouvelle agence de presse DAPD, Martin Vorderwülbecke et Peter Loew.


Dans un premier temps Martin Vorderwülbecke fit une brève apparition dans les bureaux parisiens de l’agence pour expliquer dans un français hésitant le plan de reprise au personnel qui, visiblement ne vit – et ne voit – toujours pas très bien « ce que les allemands veulent faire, hormis de produire du texte ce qui n’est pas la vocation de Sipa, et de commencer à licencier. » confient plusieurs membres du personnel sous couvert d’anonymat.


L’ambitieux patron de DAPD, décrit par la presse allemande comme un homme arrogant, agressif et quelque peu « m’as-tu vu », a laissé un de ses hommes, assisté d’un cabinet d’avocats d’affaires, discuter avec Béatrice Garrette, la directrice générale nommée par Sud Communication à la tête de Sipa Press.


Les « négociations exclusives » semblaient trainer… On reporta plusieurs fois la date de décision, les allemands tenant absolument à arriver à un accord avec le comité d’entreprise avant de signer. Finalement, c’est lundi dernier, le 27 juin 2011 que le comité d’entreprise donna son accord à la cession après « d’âpres négociations »…


« Nous avons obtenu en gros cinq fois plus que ce qu’ils nous offraient » déclare – toujours off et optimiste – un membre du CE. En réalité, nul ne sait à quelle sauce le personnel de Sipa va être accommodé. Si l’on se réfère au dernier achat des deux financiers allemands, celui du bureau allemand d’Associated Press, on ne peut que s’inquiéter. Il y a un an, Martin Vorderwülbecke et Peter Loew fusionnaient l’agence DDP avec AP pour créer DAPD. Résultat : deux vagues de licenciements et une guerre des prix sur le marché allemand assortis de conflits en justice et d’échanges de noms d’oiseaux avec la concurrence !


Selon mon confrère du site www.Meedia.de, les deux compères fêtant le premier anniversaire de DAPD se sont montrés satisfaits de leur investissement et on annoncé leur reprise de Sipa, tout en avertissant que la guerre des prix allait s’intensifier. Officiellement ils veulent baisser les prix de vente de l’information de 25 %, mais leurs clients déclarent qu’ils vont jusqu'à – 30%, voir -40% !

 

Béatrice Garrette, directrice générale de Sipa press © Michel Puech Béatrice Garrette, directrice générale de Sipa press © Michel Puech

 

Pas de quoi réjouir les photographes de Sipa Press, qui de toutes façons, ne resteraient plus que 8 sur 22 après la cession !

Il faut dire qu’avec 91 salariés Sipa press est un cas ! Depuis des années l’agence perd de l’argent et beaucoup d’agences photo ont fermé ou ont été rachetées (Voir nos dossiers Eyedea, Corbis Sygma). Le personnel et les photographes étaient donc déjà psychologiquement « à terre », et de facto divisés en deux camps : les anciens et les récents.


A Sipa Press, il y a un tiers du personnel qui a de nombreuses années d’ancienneté… Un dépôt de bilan quasi inévitable sans la reprise par DAPD, les « garperait » comme ils disent. En effet, le fonds de solidarité plafonne les indemnités de licenciement. La reprise par DAPD leur permettra – espèrent-ils - dans le cadre d’un « Plan de sauvegarde de l’emploi » (PSE) de bénéficier de meilleures conditions de départ. Ils sont pour DAPD, non pour l’avenir de l’alliance Sipa-DAPD, mais pour leurs avenirs personnels. Compréhensible humainement.


Les plus jeunes savent pertinemment qu’il leur serait difficile de trouver un nouveau job… On n’embauche pas beaucoup dans la presse ces temps-ci et encore moins dans la photo !


Seul signe de mécontentement, lundi dernier, en même temps que le comité d’entreprise donnait son accord pour la cession, il organisait un vote sur la capacité de Béatrice Garrette, directrice générale, de continuer à manager l’avenir, comme il semblerait que les allemands le souhaitent.


Suivant le même chemin que leurs confrères de Libération, ils ont voté à une large majorité la défiance !Ce geste d’humeur, résultat d’un malentendu ancien entre une directrice générale perçue comme toute puissante – en réalité sous la coupe féroce de Sud Communication – et un personnel jadis habitué au management monarchique du fondateur de l’agence Gôksin Sipahioglu. Ce vote ne saurait véritablement modifier le cours des choses.


Reste, que comme dans le dépôt de bilan de Corbis-Sygma l’an passé, le sort des millions de photographies d’archives est totalement inconnu. Les juristes spécialistes s’inquiètent : ne va-t-on pas une fois de plus vers une dépossession des auteurs et une dilapidation du patrimoine photojournalistique français ?


Aux Rencontres d’Arles, qui débutent la semaine prochaine, la question sera sans nul doute posée au Ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand. On connait son attachement à la photographie, mais on sait aussi que sa bourse est plate. Il paie plus souvent en bonnes paroles qu’en argent sonnant et trébuchant.


Qui plus est, à travers lois et règlements, le gouvernement Fillon clame haut et fort la défense des auteurs et s’emploie à aligner les droits des auteurs et des journalistes français sur les normes européennes et américaines beaucoup moins favorables, quand comme Eric Besson, il ne favorise pas Fotolia, une société qui brade le prix sur le Net.


La presse des années trente, qu’Albert Camus et les résistants ne voulaient pas revoir, est belle et bien de retour : les argentiers sont aux commandes.


La nouvelle génération de photojournalistes, ceux qui sont nés avec le numérique ont du pain sur la planche, et de nombreux combats à mener.

 

Michel Puech

Mis à jour 2/07/2011

Lire d'autres précisions dans l'article « DAPD s’offrira Sipa Press avant le 10 juillet » dans « La lettre de la photographie ».

 

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