Michel Puech
Journaliste honoraire
Abonné·e de Mediapart

434 Billets

0 Édition

Billet de blog 5 sept. 2008

Göksin Sipahioglu, un pape de l’image à Perpignan

Après avoir publié en avril 2008 « Mai 68, l’histoire en photos » (Editions Scali), Göksin Sipahioglu, fondateur de l’agence Sipa, expose ses photographies à Visa pour l’image dans l’église des Dominicains. Un magnifique endroit digne du pape des agences de photojournalisme. C’est assis sur les pierres du cloître qu’il a accepté de me confier quelques souvenirs.

Michel Puech
Journaliste honoraire
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Après avoir publié en avril 2008 « Mai 68, l’histoire en photos » (Editions Scali), Göksin Sipahioglu, fondateur de l’agence Sipa, expose ses photographies à Visa pour l’image dans l’église des Dominicains. Un magnifique endroit digne du pape des agences de photojournalisme. C’est assis sur les pierres du cloître qu’il a accepté de me confier quelques souvenirs.

Quand venez-vous à Paris pour la première fois ? En 1961, je venais de réussir un scoop : photographier l’Albanie d’Enver Hodja, pays totalement isolé du monde. J’ai téléphoné à Paris-Match, ils m’ont dit de venir, ce que j’ai fait immédiatement. Ils m’ont acheté les photos 2000 francs et m’ont conseillé d’aller voir l’agence Dalmas qui m’a demandé combien le sujet m’avait coûté. J’ai dit 1000 dollars. Ils me les ont donnés et je suis rentré en Turquie. En 1965, je suis revenu pour diffuser mon premier sujet sur la Chine, je l’ai confié aux Reporters associés, mais rapidement il y a eu des dissensions internes et Martini est parti fonder l’agence Vizo avec Monique Kouznetzoff qui était alors secrétaire. Je l’avais connue aux Reporters associés. A Vizo il y avait des photographes de talents dont Gilles Caron. Quand, en 1967, je suis devenu correspondant à Paris de deux journaux turcs, l’un du soir l’autre du matin, il faut toujours beaucoup travailler, c’est naturellement à Vizo que j’ai confié mon matériel.

Comment étiez-vous payé à cette époque ?

Oh… De temps en temps Martini, sortait 100 ou 200 francs de sa poche et nous les donnait... En général quand on avait fait une belle parution. C’est avec lui que j’ai fait mes premières pages de couverture. La première en Belgique, puis après Paris-Match et quelques autres publications à l’étranger. Puis Gilles Caron, moi et d’autres avons suivi Monique Kouznetzoff qui partait pour la nouvelle agence Gamma.
Quand commencez vous à photographier les évènements de mai ?

Au tout début du mois, j’habitais à Montparnasse et je n’étais pas loin de l’évènement. Phyllis, ma future femme, m’emmenait chaque matin place Saint-Michel dans sa Ford Mustang rouge. Elle me déposait, je photographiais, je faisais des interviews pour la presse et les radios turques. Je rédigeais dans l’après midi. Un somme, une douche, et je repartais pour couvrir la fin d’après midi et la nuit…C’était très fatiguant.

Et dangereux, vous avez été blessé…

Oui j’avais écrit un article sur la tactique de la police qui laissait les barricades se monter, les étudiants scier les arbres du boulevard Saint-Michel et, quand tout était bien installé, au coup de sifflet, ils chargeaient… Excellente tactique politique. Mon journal avait fait une manchette là-dessus. Un policier m’a désigné, et un autre a cassé mon flash. Le lendemain, il m’a montré à nouveau du doigt et un CRS m’a tiré une grenade à tir tendu en plein visage. J’étais à trois mètres de lui. Heureusement elle n’a pas éclaté sinon j’étais défiguré. Je n’ai eu que des dents cassées.

Et cette photographie de la barricade avec « Police sur la ville »... Ce sont les manifestants qui avaient décroché cette affiche du film de Don Siegel. Je l’ai vu, et j’ai tout de suite fait la photo, mais Bruno Barbey de Magnum l’a faite aussi. Il y a aussi celle de la manifestation sur les Champs-Elysées que nous avons en commun. Il m’a vu grimper sur l’obélisque et, il a fait pareil… Pour une autre photo aussi… (Il sourit).Et vos fameuses photos des « katangais de la Sorbonne » ?

J’étais ami avec Jean Bertolino qui avait un contact avec le chef. On a donc pu non seulement rentrer dans la Sorbonne mais filmer – Bertolino travaillait pour la télé – et moi j’ai pu les photographier. Ils étaient fous. Ils buvaient beaucoup, « baisaient » devant tout le monde, se baladaient à moitié nus… (ndlr : le reportage a fait la une de France-soir et marque la fin de l’utopie à la Sorbonne).

Quelque temps après vous avez quitté Gamma. Pourquoi ?Je voulais aller à Bratislava où il y avait une importante réunion des pays soviétiques… N’oubliez pas l’invasion de la Tchécoslovaquie par les russes ! Je voulais partir et Hubert Henrotte qui était alors le patron de Gamma ne croyait pas au reportage. Je suis parti quand même et j’ai bien fait car j’ai décroché la « cover » du New York Times Magazine. Je me suis dit qu’Henrotte n’était pas un bon journaliste et qu’il fallait que je fonde ma propre agence. Début 1969, Monique Kouznetzoff et moi nous avons loué 16 m2 pour 750 francs… Monique avait la clé. Mais l’été venu, elle est partie en vacances en Espagne. Elle a téléphoné à Hubert Henrotte pour réclamer de l’argent qu’il lui devait. Henrotte a dit : je ne t’envoie pas l’argent, je te l’amène. Et vous connaissez la suite… La suite fait partie de l’histoire du photojournalisme : Monique Kouznetzoff, deviendra la compagne d’Hubert Henrotte et en 1973 ils convaincront la plus grande partie des photographes et du personnel de Gamma de fonder Sygma. Göksin Sipahioglu restera jusqu'à ce jour avec la conductrice de la Mustang rouge et fondera officiellement en 1973 l’agence Sipa.

Et c’est ainsi que pendant les vingt-cinq années suivantes, Paris sera la capitale du photojournalisme. Avant d’être détrônée par Perpignan !

Michel Puech

-------------------------------------------

« www.a-l-oeil.info » ?

« A l’œil » s'intéresse essentiellement au photojournalisme, à la photographie comme au journalisme, et à la presse en général. Il est tenu par Michel Puech, journaliste honoraire (carte de presse n°29349) avec la collaboration de Geneviève Delalot, et celle de nombreux photographes, journalistes, iconographes et documentalistes. Qu'ils soient ici tous remerciés.

Tous les textes et toutes les photographies ou illustrations sont soumis à la législation française, en particulier, pour les droits d'auteur. Aucune reproduction même partielle n'est autorisée hormis le droit de citation.

Pour nous écrire, cliquez LA

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Écologie
Incendies en Gironde : « C’est loin d’être fini »
Dans le sud de la Gironde, le deuxième méga-feu de cet été caniculaire est fixé mais pas éteint. Habitants évacués, élus et pompiers, qui craignent une nouvelle réplique, pointent du doigt les pyromanes avant le dérèglement climatique, qui a pourtant transformé la forêt des Landes en « grille-pain ».
par Sarah Brethes
Journal
Été de tous les désastres : le gouvernement rate l’épreuve du feu
Le début du second quinquennat Macron n’aura même pas fait illusion sur ses intentions écologiques. Depuis le début de cet été catastrophique – canicules, feux, sécheresse –, les ministres s’en tiennent à des déclarations superficielles, évitant de s’attaquer aux causes premières des dérèglements climatiques et de l’assèchement des sols.
par Mickaël Correia et Amélie Poinssot
Journal
Des avocates et journalistes proches de Julian Asssange poursuivent la CIA
Deux journalistes et deux avocates américains ont déposé plainte contre l'agence de renseignements américaine et son ancien directeur, Michael Pompeo. Ils font partie des multiples proches du fondateur de WikiLeaks lui ayant rendu visite dans son refuge de l’ambassade équatorienne de Londres alors qu’il était la cible d’une vaste opération d’espionnage.
par Jérôme Hourdeaux
Journal — Écologie
Pour plus d’un quart des Alsaciens, l’eau du robinet dépasse les normes de concentration en pesticides
Dans le Bas-Rhin, des dépassements des limites de qualité ont été constatés dans trente-six unités de distribution qui alimentent en eau potable plus de 300 000 habitants, soit un quart de la population. Le Haut-Rhin est touché dans des proportions similaires.
par Nicolas Cossic (Rue89 Strasbourg)

La sélection du Club

Billet de blog
Les talibans en Afghanistan : un an de pédocriminalité, de mariages forcés et de suicides
[Rediffusion] Cela fait presqu'un an que les talibans ont repris le pouvoir en Afghanistan. Depuis août 2021, plus d'une centaine de femmes ont été assassinées ou se sont suicidées en Afghanistan. Les talibans apprennent aux enfants à tirer et les exploitent sexuellement.
par Mortaza Behboudi
Billet de blog
De Kaboul à Kyiv : femmes déchues de leur citoyenneté
[Rediffusion] Rien en apparence semble lier le sort des femmes afghanes à celui de leurs contemporaines ukrainiennes si ce n’est déjà la dure expérience d’une guerre sans fin. A travers leur corps de femme, peu importe leur âge, elles subissent une guerre menée contre leur statut durement gagné en tant que citoyennes ayant des droits, au nom d’une violence patriarcale que l’on espérait révolue.
par Carol Mann
Billet de blog
« Le canari dans la mine de charbon » : chronique annoncée de la crise du Sri Lanka
La grave crise économique que traverse le Sri Lanka, la suspension du paiement de la dette souveraine et le soulèvement populaire de 2022 ont attiré l’attention du monde entier. Le Sri Lanka est décrit comme le « canari dans la mine de charbon », c’est-à-dire un signe avant-coureur de l’avenir probable d’autres pays du Sud.
par cadtm
Billet de blog
Quand la langue nous fait défaut
Les mots ne sont plus porteurs de sens, ils ne servent qu'à indiquer ce que l'on doit penser et ce qu'il est interdit de penser. La réaction du gouvernement français aux bombardements de Gaza le démontre une fois de plus.
par ekeland