Paris-Match perd un oeil

«En 35 ans, pas une photo qu'il n'ait regardée, choisie et achetée pour Paris Match», a déclaré à l'AFP Laurent Sola, photographe, à l'annonce du décès de son père, Michel Sola, qui fut avec Roger Théron, ui qussi disparu, l'homme de la photo du plus célèbre hebdomadaire illustré français.

Logo_Presse_Paris-Match.jpg«En 35 ans, pas une photo qu'il n'ait regardée, choisie et achetée pour Paris Match», a déclaré à l'AFP Laurent Sola, photographe, à l'annonce du décès de son père, Michel Sola, qui fut avec Roger Théron, ui qussi disparu, l'homme de la photo du plus célèbre hebdomadaire illustré français.

Entré au service photo de Paris Match en 1963, il en devient le chef dix ans plus tard avant d'être nommé en 1985 rédacteur en chef par Roger Thérond, poste qu'il occupera jusqu'à sa retraite en 1999. Il est décédé vendredi à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) à l'âge de 69 ans.

 

A l'époque du Paris-Match des Champs Elysées, il trônait dans un bureau "aquarium" avec sur le nez une paire de lunettes de soleil, style Ray Ban. Il était craint, car il faisait la pluie et le beau temps dans le photojournalisme de ces années soixante-dix et quatre-vingt qui symbolisent aujourd'hui l'âge d'or du photojournalisme français. Les agences Gamma, Sygma et Sipa étaient au top mondial de la production de reportages photographiques. L'AFP, AP, Reuters "ramaient" encore avec une conception vieillote de l'actualité illustrée. On les appelait encore "télégraphiques". Internet n'était pas encore connecté.

 

Tous les agents de photographes et tous les photographes du monde passaient par le bureau de Michel Sola, quand ils avaient franchi le filtre de Didier Rapeau. Si le reportage valait le coup, ou si le photographe était connu, la discussion s'engageait avec Michel Sola sur le nombre de pages publiées, et
sur le prix.

 

Je n'avais pratiquement pas eu à faire affaire avec lui, quand le 20 mars 1980, je me trouvais, avec dans les mains, un reportage photo très chaud. Cette semaine là un vent de liberté soufflait fort sur la Pologne et, on attendait d'un jour à l'autre, d'une heure à l'autre - qui sait ? - l'entrée des chars soviétiques. Or ce jour là, Pierre Perrin était revenu de Pologne avec les photos de chars avec l'étoile rouge dans une base en Pologne... Le photographe et moi étions dans nos petits souliers face à son éminence Michel Sola. On lui montra une, puis deux photos, puis la série...

- "Combien ?"
- "Dix bâtons !" dis-je faussement nonchalant.
- "Dix petits bâtons..." répéta l'homme aux Ray Ban sans me quitter desyeux. Et il commença à tracer des petits bâtons sur l'enveloppe contenant les tirages. Entre chaque bâton, il levait les yeux comme pour s'assurer que nous étions bien là. Cela prit un temps infini... Ayant achevé de tracer le dixième petit bâton, il dit :


- "Voyons le prix ..." d'un air méditatif et il commença à barrer un à un les petits bâtons qu'il venait de tracer. Entre chaque, il levait la tête... Ça durait... Ça durait... Arrivé à l'avant dernier bâtonnet, au lieu de le rayer d'un trait oblique il le barra perpendiculaire.

 

- "Voilà... C'est un petit bâton et demi, le prix."

 

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- "Ça c'est le prix Michel Sola, mais est-ce le prix de Match ?" répondis-je dans une arrogance qui me stupéfia moi-même. En effet, à l'époque il n'était pas encore nommé rédacteur-en-chef et nous savions tous que le vrai patron était encore Roger Thérond. Piqué au vif, Michel Sola se leva d'un bon, prit l'enveloppe des photos. Il partit dans le couloir et alla... pisser ! En revenant, il jeta l'enveloppe sur la table et dit :


- "C'est le prix Match !"
- "Dommage" dis-je en reprenant la série de clichés et en sortant.


En réalité, nous avions fait un deal qui ne se faisait pas : nous avions demandé au Figaro Magazine quel était leur prix maximum pour ce reportage. La réponse de Brigitte Huart, chef du service photo avait été 75 000 FF. Une somme tout à fait inhabituelle pour ce magazine à l'époque. Impensable même ! Le Figaro Magazine publia le samedi et, le jeudi suivant, nous comprîmes la stratégie de Michel Sola : Paris-Match publiait une autre série réalisée entre temps qu'il avait commandée à Henri Bureau de l'agence Sygma. C'était le "bon temps" de "l'âge d'or".


Retiré depuis 1999, près de Salon-de-Provence (Bouches-du-Rhône), Michel Sola avait commencé une collection de photos d'oliviers des 19e et 20e siècles. Il avait connu tant et tant de bagarres pour obtenir les meilleurs clichés qu'il aspirait à un peu de sérénité entouré des images "vintages" de ses amis photographes Sebastiao Salgado, David Douglas Duncan, Marc Riboud, Yann Arthus-Bertrand, Raymond Depardon, Benoît Gysembergh, mais aussi Henri Cartier-Bresson, Robert Doisneau.... Au total une centaine de photos qui constituent une des plus belles collections de ce type en Europe. Il en avait exposé une partie en 2005 à Aix-en-Provence.

 

 

Michel Puech
07 fev 2009

 

P.S. La disparition prématurée de Michel Sola, endeuille tout le monde du photojournalisme. L'inhumation aura lieu mardi 10 février dans le village provençal de La Fare des Oliviers. Paris-Match annoncera prochaînement la date à lquelle une messe de souvenir sera célébrée à Paris.

 

En savoir plus

 

Adieu Michel Sola - Hommage de Paris-Match publié mardi 10 février 2009 sur le site de l'hebdomadaire.

 

La "nécro" informée de Michel Guerrin du quotidien Le Monde

 

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