En mémoire du camarade Maurice

Je ne connaissais pratiquement pas Maurice Felzenszwalbe, père et beau père d’amis avocats, je l’avais croisé brièvement une fois ou deux, avant d’avoir la chance de passer une semaine en sa compagnie au printemps dernier.

La Vérité n°74 d'aout 1044 La Vérité n°74 d'aout 1044
Je ne connaissais pratiquement pas Maurice Felzenszwalbe, père et beau père d’amis avocats, je l’avais croisé brièvement une fois ou deux, avant d’avoir la chance de passer une semaine en sa compagnie au printemps dernier. En cinq jours j’ai beaucoup appris de cet homme, et c’est pourquoi j’ai souhaité lui rendre hommage, ici, dans ce journal, qui est aussi un lieu de résistance.


« Avoir rencontré Maurice nous a constitué tels que nous sommes et nous permet de persévérer dans notre être. » a déclaré le 15 novembre dernier, devant son cercueil recouvert du drapeau rouge du Bund, Natalie, sa fille qui m’a confié le texte que vous lirez ci-après. Qu’elle et sa famille en soient ici remerciées, en mon nom et en ceux des lecteurs qui prendront connaissance de la vie exemplaire de Maurice.

 

En son dernier printemps, tous les matins, après qu’une aide-soignante lui ait apporté quelques soins, Maurice prenait son café, s’installait dans un canapé perpendiculaire à une baie vitrée – « Michel peut-on imaginer plus beau paysage ? » - et il attrapait un des nombreux hebdomadaires qui occupaient sa matinée. Maurice était un grand lecteur de presse. Un lecteur exigeant.

 

Une heure ou deux après, Maurice s’agitait. « Je vais voir si le facteur est passé. » Il revenait déconfit. Non, « Le Monde », son quotidien, n’était pas encore dans la boite à lettres. Une heure après, il y retournait, et ainsi de suite jusqu’au moment où il revenait triomphant avec le précieux journal à la main dont il allait, tout l’après-midi et la soirée, faire son miel.

 

« Vous comprenez Michel, je le lis depuis le premier numéro, du temps d’Hubert Beuve-Méry. J’aurais tellement aimé y être journaliste. Mais je n’avais pas le bagage intellectuel et puis, j’ai eu des enfants. Il fallait gagner sa vie alors j’ai ouvert une maroquinerie. »

 

Maurice, pourtant contrairement à ce qu’il prétendait modestement « avait le niveau » et le courage en plus. A moins de seize ans, avec son frère et leurs amis, il est militant de la IVème Internationale. Nous sommes en pleine guerre ! Ils distribuent « La Vérité » le journal de l’organisation... En 1942, ils sont attrapés par la police française et emprisonnés à Lyon pour « diffusion de journaux séditieux ». Il retournera en prison, après la Libération, pour les mêmes raisons !

 

Hélène sa sœur jumelle est arrêtée en allant voir ses frères. Direction Auschwitz via Drancy. Chaque soir, avant ou après dîner, Maurice revenait sans cesse sur ce cruel épisode de sa vie. « Ma sœur jumelle… Vous comprenez... »

 

Chaque jour aussi, pendant ce court séjour, il n’a cessé de me dire l’importance du journalisme, l’importance de la vérification des faits. « Il faut qu’un article soit précis, simple et compréhensible pour tous. Ah quelle chance vous avez de faire ce métier !» s’exclamait-il. Et moi, je lui disais simplement, combien de le connaitre me donnait du courage.

 

Pour le reste de mes jours, Maurice sera toujours sur mon épaule, ce lecteur qui vérifie ce que j’écris.

Merci camarade Maurice !

 

Michel Puech

 

« Maurice », allocution prononcée le 15 novembre 2010 au cimetière de Bagneux par sa fille Natalie Felzenszwalbe.

 

"Peut-on imaginer plus beau paysage ?" © Geneviève Delalot "Peut-on imaginer plus beau paysage ?" © Geneviève Delalot


« Nous sommes rassemblés ce lundi 15 novembre 2010 à nouveau - moins de deux ans après le décès de Régine son épouse - pour rendre un dernier hommage à Maurice FELZENSZWALBE.

 

Georges CRÉTIET son vieux camarade de combat, empêché pour raisons de santé m’a tout d’abord chargée de lire les signes suivantes :

 

« Maurice, ta disparition nous laisse tristes et désemparés. Il sera très difficile de s’habituer à ne plus te voir, tu nous manqueras beaucoup. Mais nous gardons tellement de bons souvenirs ! Lorsque nous étions tous rassemblés à Antibes, une ou deux fois dans l’année, nous qui nous appelions « la vieille équipe », à discuter, à nous remémorer les anciens camarades, à évoquer tous les souvenirs de notre jeunesse tant éprouvée pour les souffrances des années d’occupation, et ensuite tous ces combats pleins d’espoirs dans lesquels nous nous étions engagés ! Et l’année suivante, nous recommencions à nous raconter, à retrouver le nom d’un camarade oublié, et un autre souvenir qui revenait en mémoire ! À notre tristesse s’ajoute le souvenir de Régine de qui nous nous sentions si proches !

 

Amis très chers, nous ne vous oublierons jamais, et vous resterez toujours présents dans notre mémoire. Jo et Marie CRÉTIET »

 

Voilà, maintenant parler au nom de son fils Jean-Marc, de son petit fils Alexandre, de son gendre Eric, et en mon nom, d’une vie d’homme.

 

Ce qui a compté dans sa vie, c’est sa lutte, sa lutte pour la vie, l’amour et la beauté des choses.

 

Maurice est né à Paris le 21 juin 1924 d’une famille juive de Varsovie qui a connu l’histoire classique de l’émigration des années 1920. La France était choisie pour les Lumières, 1789, Victor Hugo.

 

Mon grand-père paternel avait une petite fabrique de maroquinerie dans le 11ème arrondissement où mon père travaillera en assurant la création des modèles et dans les années fastes l’exportation vers l’Amérique.

 

Je me souviens lorsque quelquefois j’accompagnais mon père, les ouvriers disaient voilà la petite fille du patron… et les odeurs fortes de cuir, vernis et colle.

 

Mais ce qui va constituer son être, c’est sa rencontre avec le politique et la politique. 1939 au Lycée Turgot à 15 ans il devient trotskyste. C’est une adhésion à un anti-fascisme puisque sa tendance – animée par Paul PARISOT – tout en maintenant une ligne internationaliste refusait de renvoyer dos-à-dos « impérialisme allemand » et « impérialisme anglo-saxon ».

 

Pour lui et ses camarades, il convenait de s’engager dans la lutte qui passait par l’alliance au moins temporaire avec les franges les plus progressistes de la Résistance dite bourgeoise.

 

Évoquons quelques noms de ses camarades : P. Parisot, M. Beaufrère, R. Prajer, F. Zeller, R. Gorin, L. Schwartz, Pénichou, B. Jérémiasz, J. Livartovsky, JR. Chauvin, G. Crétiet.

 

Avec la guerre, distribution de tracts anti-nazi dans le métro, affichage la nuit dans les rues de Paris, les réunions, les camarades, la peur, les planques, les arrestations. Maurice sera interné à la prison Saint-Paul à Lyon de juin 1942 à février 1943 pour distribution de tracts de nature à nuire à l’intérêt national.

 

Cet emprisonnement lui sauve la vie, ses faux papiers ont tenu, son avocat a fait le nécessaire alors que Barbie sévit dehors.

 

À sa sortie de prison, ses camarades l’attendent et l’envoient dans une planque à Grenoble. Il circulera sous différentes identités : Jean Melmoux, Michel Lime, Antony Villard. Il est aidé par les réseaux militants et résistants. Sa sœur jumelle Hélène passe la ligne de démarcation en juillet 1943 pour aller voir ses frères Charles et Maurice en zone sud. Elle est arrêtée (convoi 58, 31 juillet 1943).
Déportée et assassinée à Auschwitz. Elle a 20 ans quand elle meurt du typhus alors que le camp est libéré. Une camarade rescapée de retour racontera, Hélène Rounder.Une part de Maurice a à tout jamais ainsi disparu, il en conservera une tristesse fondamentale et une structure dépressive.

 

Je m’appelle Hélène pour second prénom.

 

À la Libération, à l’époque où les collaborateurs étaient poursuivis, avec quelques camarades trotskystes, il est emprisonné quelques mois à la Santé, sous l’inculpation « d’Atteinte à la sûreté de l’État ». Par tous les moyens, les staliniens cherchent à interdire la presse trotskyste.

 

Maurice se souviendra toujours avec émotion que Fred Zeller lui aussi emprisonné, obtiendra qu’ils soient tous réunis dans la même cellule.

 

Mais c’est la Libération, l’appétit de vivre et de lutter est là. Maurice est rédacteur à « La Vérité » journal trotskyste. C’est un militant professionnel. Il essuie les coups non seulement de la droite, mais également des militants staliniens, notamment lors des campagnes de Fred Zeller.

 

La vie politique est intense, les armes ont été rendues, on a l’espoir d’une vie meilleure.

 

Il adhère en 1948 au « Rassemblement Démocratique Révolutionnaire – RDR » créé par d’anciens trotskystes David Rousset, Jean Rous, Gérard Rosenthal, rejoints par Sartre qui se veut une alternative aussi bien au capitalisme occidental qu’au stalinisme soviétique et qui surtout dénonce l’existence des camps en Union Soviétique.

 

Il est exclu de la 4ème Internationale pour double allégeance et affiliation petite bourgoise.

 

Il reste intransigeant : le génocide du peuple juif structure son analyse critique du réel.

 

À l’époque, cela fait déjà 3 ans qu’ils se connaissent, il épouse en juin 1948 Régine, l’amour de sa vie. Avec elle et à travers le Bund et la culture juive, il rejoint la mouvance socialiste en passant par le PSU pendant la guerre d’Algérie. Entre-temps épisode canadien, mes parents et moi-même avons rejoint mes grands-parents maternels qui ont émigré au Canada. Nous reviendrons en 1955 à Paris.
S’ouvre une vie simple d’amour, de travail, de famille. Jean-Marc naît en 1959. C’est l’époque des vacances avec les copains, la famille d’élection, en location collective sur les plages du débarquement. C’est une vie d’amitié, des discussions du samedi soir les uns chez les autres, les enfants y sont toujours présents, où l’on refait le monde.

 

On passe du souci de la Révolution, à celui de l’Algérie, d’Israël, des familles éclatées aux quatre coins du monde, à la question des réparations allemandes (toutes les positions sont représentées et s’affrontent) et à celle toujours des réformes sociales nécessaires.
C’est une vie de solidarité, d’amitié, de fraternité et ce ne sont pas de vains mots. On vote socialiste par atavisme, par conviction, par fidélité, mais aussi par habitude et lassitude.

 

C’est l’époque du film d’Armand Gatti « L’enclos » en 1961, produit par la cousine de Maurice, Lucie Ulrych, film qui témoigne de l’horreur des camps mais aussi de la possibilité de la fraternité. A la création de l’Université de Vincennes, après 1968, pendant deux ans, après leur journée de travail, Maurice et Régine iront étudier et plus encore à leur retraite à compter de 1985.

 

L’histoire de Maurice Felzenszwalbe se nourrit de l’histoire du 20ème siècle et plus particulièrement de celle de ce milieu juif polonais laïc, ancré à gauche et yddishisant . Pensons au Bund, à Medem, au Clej, à Corvol.

 

Il a fait partie d’une génération et d’un milieu exceptionnel de militants, d’hommes et de femmes pour qui les mots avaient un sens, et une parole donnée jamais reprise. Il a milité, il a vécu, il a aimé, il a eu des enfants, un gendre, un petit-fils, des amis. Beaucoup déjà disparus : Jacques Borensztein, Jules Surgal, Claire Surgal, Henri Frajerman, Émile et Édith Frajerman et d’autres que je ne cite pas qui sont dans nos cœurs, et d’autres ici présents.

 

Il a transmis, laissé des souvenirs, des traces. Il nous a appris à nous ses enfants à distinguer le bien et le mal. Jusqu’au bout avec fierté, élégance et beauté, malgré la maladie il a été un homme debout nous disant toujours : « je tiens » et « tout va bien, mes chéris »
Un souvenir emblématique de son caractère est pour moi le suivant : Un dimanche après-midi ensoleillé nous sommes tous les quatre, Maurice, Régine, Jean-Marc et moi - j’ai 20 ans et Jean-Marc 13 - nous marchons de front sur le trottoir de la rue Saint Placide et mon père dit : « Nous sommes si bien, que l’on pourrait mourir. »

 

Homme de combat, mais homme fragile et sensible.

 

Au delà de ce que nous les enfants Jean-Marc et moi, nous avons reçu de façon directe et explicite – que j’ai tenté de décrire – il y a quelque chose qui échappe au pouvoir dire, qui est au delà du discours et qui franchit ma génération. Cela concerne Alexandre son petit-fils – dernière génération à avoir pu connaître ces survivants, ces rescapés, ces héros – qui a reçu, outre les récits de ses grands-parents, ce qui se transmet entre les mots, derrière les mots, qui relève d’un autre type de transmission, d’un amour plein de grâce, force et évidence.

 

Avoir rencontré Maurice nous a constitué tels que nous sommes et nous permet de persévérer dans notre être. »

 

Natalie Felzenszwalbe

 

Après ses mots, une demi-douzaine de vieux camarades de Maurice ont entonné à capella le chant « di chvoue », l'hymne du Bund et dont le titre est « Le serment ».

 

« Frères et soeurs de travail et de misère
tous ceux qui sont disséminés et dispersés,
ensemble , ensemble, le drapeau est prêt
il flotte de colère , il est rouge de sang
un serment, un serment à la vie et à la mort
le ciel et la terre vont nous entendre
témoins seront les étoiles lumineuses
un serment de sang et un serment de larmes
nous jurons, nous jurons, nous jurons
nous jurons fidélité sans bornes au Bund
lui seul peut libérer les esclaves à présent
son drapeau rouge flotte haut et déployé
nous jurons fidélité à la vie et à la mort
un serment, un serment à la vie et à la mort »

 

 

 

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s'intéresse essentiellement au photojournalisme, à la photographie comme au journalisme, et à la presse en générale. Il est tenu bénévolement par Michel Puech, journaliste honoraire (carte de presse n°29349) avec la collaboration de Geneviève Delalot, et celle de nombreux photographes, journalistes, iconographes et documentalistes. Qu'ils soient ici tous remerciés.Tous les textes et toutes les photographies ou illustrationssont soumis à des droits, en particulier, d'auteurs. Aucune reproduction même partielle n'est autorisée hormis le droit de citation conformément à la loi française. Pour d'éventuelles reproductions veuillez prendre contact. Vous pouvez retrouver A l'oeil sur Facebook, et sur le site de Michel Puech.

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