Hadi Abdullah, un étonnant lauréat du Prix RSF-TV5 Monde

A Strasbourg, ce mardi 8 novembre 2016, pour la quatrième année consécutive, ont été remis les prix RSF-TV5 Monde dans le cadre du Forum mondial de la démocratie.  C’est un jeune homme de 29 ans, Hadi Abdullah, photographe et vidéaste, qui est célébré… Mais une vidéo diffusée via Tweeter sème un doute sur la qualité de journaliste du jeune syrien.

Hadi Abdullah, "Journaliste de l'année" © Copy d'écran YouTube Hadi Abdullah, "Journaliste de l'année" © Copy d'écran YouTube
« Nous sommes très heureux de décerner le prix à des journalistes et à des médias qui se sont illustrés par leur professionnalisme et leur courage, dans des pays où le journalisme s’exerce bien souvent au péril de sa vie », a déclaré à l’AFP, pour la presse mondiale, le secrétaire général de Reporters sans frontières, Christophe Deloire. Et toute la presse a repris le communiqué.

RSF remet le prix à Hadi Abdullah dans « la catégorie journaliste ». « Ce jeune Syrien a bravé de nombreux dangers pour rendre compte de la réalité syrienne…/…Il n’a pas hésité à s’aventurer dans des zones dangereuses où peu se risquent…/…. Son cameraman Khaled al-Issa a été tué en juin dernier dans l’explosion d’une bombe artisanale au domicile qu’ils partageaient. » poursuit le communiqué.  Lui-même a été grièvement blessé dans cette attaque.

Si le courage du jeune homme n’est pas contestable, comme sa proximité avec les groupes rebelles sur le terrain, la vidéo qu’il a lui-même postée en mai dernier sur Youtube pose un sérieux problème. (Voir la video sur Tweeter)

Journaliste ou activiste ?

Hadi Abdullah, accompagné par un autre homme invisible à l’écran sur la version Tweeter, ne se conduit pas comme un journaliste, mais plutôt comme un « activiste » dont les propos n’indiquent pas sa qualité, mis à part son appareil photo en bandoulière.

Sauf erreur de traduction, le jeune homme interroge quatre soldats de l’armée régulière syrienne, enterrés avec dix autres soldats morts, sous les décombres d’un immeuble. Il leur demande pourquoi ils ne se sont pas rendus, et leur dit – leur promet ? - qu’ils vont connaitre une mort lente… En aucun cas, les hommes présents n’essaient d’aider ces hommes hors de combat. L’entretien se termine par les rires d’Hadi Abdullah et de ses compagnons !

Si l’on peut comprendre que le jeune homme ne porte pas dans son cœur l’armée syrienne de Bachar El-Assad, sa conduite ne relève pas du comportement d’un journaliste, d’où l’étonnement de certains confrères  que RSF lui décerne un brevet de bonne conduite journalistique…

La vidéo ? « C’est une erreur, il l’a reconnu lui-même, un peu honteux » déclare au téléphone Christophe Deloire qui s’étonne que cette vidéo soit encore en ligne sur Tweeter mais ne figure plus sur YouTube.

« Il était en état de choc, il a craqué. Il a perdu je crois deux neveux à ce moment là.  Ce n'est pas une excuse mais... Ce prix n’est pas une reconnaissance de cette vidéo et elle ne représente pas son travail » plaide le secrétaire général de RSF étonné que la vidéo soit « encore » en ligne.

« Je vais lui écrire… Quand on fait une erreur on ne la maintient pas ».  En effet, il est plutôt d’usage de rendre publique son erreur.

Les images de Hadi Abdullah sont achetées par « des très gros médias… » (Associated Press, France 24, Fox News, etc.).

Le fond de cette histoire n’est pas de savoir qui est vraiment Hadi Abdullah.  Le vrai problème c’est l’impossibilité pour les correspondants de guerre professionnels de « couvrir » la guerre en Syrie.  Eux ont l’expérience des conflits et savent le plus souvent déjouer les pièges que tous les bords tendent aux journalistes pour faire passer leur propagande.

La confusion règne.

Une confusion entretenue par RSF et des titres de presse entre les journalistes, les reporters, les correspondants de guerre et les civils qui s’improvisent « journalistes citoyens ».

Une confusion que la presse dans son ensemble ne dissipe pas, bien au contraire : Le Parisien, Le Monde, Libération entre autres, invitent régulièrement leurs lecteurs à devenir « journaliste citoyen » !

« Il y a un moment où nous les appelions Net citoyens, mais le terme juste serait journaliste non professionnel. » précise Christophe Deloire. Pourtant Hadi Abdullah est primé dans la catégorie journaliste !

La confusion n’est pas nouvelle, mais s’est considérablement accentuée avec la guerre civile en Syrie et les facilités qu’offre l’Internet de communiquer rapidement avec les rédactions du monde entier. Il faut ajouter les restrictions budgétaires des rédactions et la concurrence sauvage qui poussent les rédactions sinon à la faute, du moins à une vérification parfois superficielle des infos.

Du fait des enlèvements et des assassinats de journalistes, les agences de presse, les journaux et les télévisons se sont mis à utiliser de plus en plus largement des images provenant de ces « journalistes citoyens » qui ont l’avantage d’aller au feu produire des images choc pour pas cher.

Mais, le prix à payer peut être au débit du crédit du journalisme en général.

Michel Puech

 

Sources

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